Rumeurs de morts
Par : Marc Lessard
Ce roman est une fiction et tous les personnages qui sy côtoient sont imaginaires.
Je tiens à remercier Patrick Ropars ainsi que le Dr. Gilbert Gauthier pour leur amicale complicité sans laquelle certains crimes et/ou meurtres n'y auraient peut-être jamais été commis. C'aurait été bien dommage !
M. L.
À moi !
Tu peux entrer si tu veux, qu'elle lui dit, hospitalière.
Yeah ! Why not ! You know, jé né parlé pas bécoup lé francé but si you parlé slowly, jé pouis all comprindre, okey? qu'il lui répond laborieusement.
Ça fait plus de trois mois déjà qu'il sillonne les routes de la province, en tentant d'amadouer la langue des autochtones qu'il trouve compliquée et dont le débit est beaucoup trop rapide à son goût. Pour payer ses déplacements, il vend de petits articles et accessoires en cuir aux bons samaritains qui le prennent en stop ou aux passants sur la rue, quand il traverse une ville ou un village. Il confectionne ces objets à la main avec des outils de fortune mais ça donne un assez bon résultat.
Ça fait " artisanat ".
Il y a déjà un bout de temps qu'il erre à l'aventure au gré de sa fantaisie, ivre de liberté. Il a déjà traversé toute la côte est des Etats-Unis, du sud au nord, et découvre, au jour le jour, de nouvelles régions au Québec. Il couche la plupart du temps, au hasard, à la belle étoile. Chez de rares amis de passage, quelquefois.
Et cette girl ce soir l'a approché sous prétexte de jeter un coup d'il sur ses masterpieces. Il a aussitôt détourné la conversation sur un sujet plus intéressant, sentant qu'il ne lui est pas indifférent. Elle s'est montrée plutôt réceptive à son approche, la girl, avec ses airs de nymphette énamourée, ses yeux de velours et son sourire à la Madona.
Elle l'invite à entrer.
Il peut bien se l'avouer, ça fait quelque temps déjà qu'il en a marre de sa liberté qui le laisse trop souvent... libre, c'est-à-dire seul. S'il peut se mettre cette babe sous la dent all night long et lui montrer ce dont an all-american boy est capable. S'il peut sauver l'honneur de la nation. S'il peut lui foutre l'oncle Sam dans les mains ou ailleurs, il lui fera voir 50 étoiles and a few banners à la little broad...
Sans plus de préambule, il lui saute dessus et entreprend de la déshabiller. Elle ne résiste pas et semble même prendre part à la manuvre rendue difficile par l'exiguïté des lieux.
Au bout d'un certain temps cependant, il sent confusément une certaine réticence. What's wrong? Don't know. Don't care. Ne désirant pas laisser en plan une entreprise à laquelle il a déjà consacré trop de temps, il s'apprête à lui signifier que rendue à ce stade-ci, elle a déjà dépassé le point de non-retour, the bitch, et qu'elle est mieux de se décider. Sinon ,il se passera de son approbation.
Mais les yeux de velours sont devenus des éclairs de feu. Son sourire s'est transformé en une grimace qui n'a plus rien d'attirant. For God's sake ! elle bave...
Elle prononce un mot qu'il ne comprend pas. The bitch must be swearing.
Soudainement, avec rage, elle le frappe dans le cou, à toute volée, à laide dun objet en acier inoxydable.
Vlan !
Il porte la main à la blessure d'où le sang gicle dru, à la mesure de ses pulsations cardiaques. La folle est déchaînée. Et même s'il tente de se protéger du mieux qu'il peut, il ne parvient pas à éviter les coups.
Vlan ! Vlan ! Vlan ! Vlan !
Enfin, elle s'arrête, à bout de souffle. Trop tard pour lui qui a perdu le sien en même temps que tout sons sang.
Définitivement.
Drop dead, Fred !
Chapitre 1
Il pleut !
Chapitre 2
Commence avec les oignons et lail, dit Cook.
Combien? demande lautre.
Épluche tout cqu'il y a !
Des carottes?
Des carottes, du céleri ! Tout, jte dis !
Des piments...
Cpas des piments, csont des poivrons ! Des poivrons verts.
Okey ! Et des navets aussi?
Csont pas des navets, csont des rutabagas ! Épluche tout ! Des pommes de terre aussi. Tous les légumes...
Si cest pas des navets, l'interrompt l'autre, pourquoi vous appelez ça du navarin dagneau, d'abord? Me semble que du navarin d'agneau ça se fait avec du navet, non?
Écoute ! Ou tu mdonnes un coup de main, tu fermes ta gueule et tu travailles, ou bien jdemande à quelquun dautre. Toi, tiras manger ailleurs. Jai pas le temps drépondre à tes questions. Jsuis déjà en retard. Y z-aiment pas ça, eux autes, quand on est en retard. Y sont pauvres mais y z-ont encore une fierté. Et, surtout, y z-ont faim ! Y z-ont toujours faim dailleurs...
Okey ! Okey ! Cest pas nécessaire de pogner le mors aux dents. Jvoulais juste savoir. Pourquoi pas du buf? Y doivent pas aimer ben ben ça, de lagneau, non?
Dabord, cest pas de lagneau, cest du mouton. On dit navarin dagneau pour... pour donner un peu de classe à ce ragoût-là. Le navarin, ça sfait avec de lagneau... ou du mouton quand on na pas dagneau. Pas avec du buf. Pour linstant, cest tout ce que jai. Du mouton. Si j'avais eu du buf, j'aurais préparé un buf bourguignon. Si y z-aiment pas mon navarin, cest pas mon problème. Et, le rutabaga, cest un légume qui a un goût prononcé. Bien meilleur avec du mouton. Cest un légume qui est très nourrissant. Et quand on ne paye pas c'qu'on mange, on ne lève pas le nez dessus. On nfait pas la fine bouche. De toute façon, y a jamais personne qui sest plaint. Y a jamais personne qui a refusé de manger jusquà maintenant. Alors...
Cook nest pas de bonne humeur aujourd'hui. C'est difficile à percevoir à première vue parce qu'il ne sourit jamais. Et il bougonne sans arrêt.
De nature taciturne, on l'apprécie pourtant à sa juste valeur comme chef de cuisine. Cest une personnalité qui gagne à être connue, comme on dit. Parce que de prime abord, le personnage paraît plutôt rébarbatif. Avec sa corpulence de débardeur, un ventre proéminent, des mains larges comme des planches à pâtisserie qui battent au vent au bout de longs bras en arceaux, on dirait un arbre bien enraciné et bien intégré dans son environnement immédiat. Mais réfractaire à tout ce qui ne le concerne pas personnellement. Avec ses cheveux en broussaille, noirs et gris aux tempes, une barbe noire aussi où commencent à germer quelques épis de blanc et surtout, avec son regard noir où on ne discerne jamais la moindre émotion, on dirait aussi l'épouvantail à corbeaux du Wizard of Oz.
Mais quand on le connaît, on sait qu'il n'épouvante que les épouvantés d'avance.
Dans son métier cependant, on ne peut le prendre au dépourvu. Il possède tous les trucs et toutes les astuces qui lui permettent de créer un chef-d'uvre culinaire à partir de rien. Pas un artiste, non ! Un artisan de génie.
Malheureusement hier, il sest blessé en dépeçant une carcasse de viande, gracieusement offerte par un généreux boucher.
Tous les lundis, à longueur dannée, Cook fait le tour des commerçants du quartier la tournée des amis comme il dit qui trouvent toujours le moyen de lui refiler des surplus, la plupart du temps des denrées invendues au cours de la semaine précédente.
De la viande, des légumes, des pâtisseries. Des boîtes de conserve aussi. Cook prend tout. Accepte tout. Demande tout quand on ne lui donne rien. Exige tout quand on lui refuse. Avec insistance et surtout avec cette balourdise paysanne et attachante gros nounours mal sucé, quon dit de lui en riant qui fait quon ne peut rien lui refuser.
Et Cook reçoit tout. Sans même dire merci. Sans même sourire.
Les denrées ne sont pas toujours de première qualité, de première fraîcheur. Mais, bon ! avec une bonne cuisson en sauce il prépare habituellement des ragoûts et avec beaucoup dépices dont lui seul a le secret de l'ail entre autres, beaucoup d'ail le tout finit par prendre de la couleur et de la texture. Le tout devient présentable. Le tout devient mangeable.
Et souvent généralement même agréable.
On en redemande. On se bouscule souvent pour un deuxième service.
Surtout quil affuble ses plats des noms prestigieux ou exotiques que lon retrouve habituellement au menu des grands restaurants : navarin d'agneau, buf bourguignon ou à l'ancienne, blanquette de veau ou de porc, civet, zarzuela, goulasch, etc.
En fait, beaucoup de connaisseurs ne jurent que par la viande faisandée. La viande qui a assez vieilli pour livrer toute sa saveur. Tous ses sucs. Toute sa quintessence.
Cest une question de goût !
Cook, lui, jette une bonne quantité de thym, de romarin, de cumin et de poivre de Cayenne dans la recette. Dans toutes ses recettes. Ce qui fait que sa cuisine a un goût relevé uniforme que lon reconnaît facilement à la première bouchée. Un goût auquel on shabitue. Jamais de surprise. Ce nest pas de la gastronomie il na pas cette prétention mais cest bon. Cest, comment dire? standard. Son navarin dagneau et son buf bourguignon ont déjà acquis une réputation. Surtout pour le nombre de fois quils ont figuré à son menu.
On leur trouve un petit goût maison pas piqué des vers.
Pour leur part, les bénéficiaires de lAuberge nont pas le choix. Nont rien à dire. Ou bien ils mangent ce quon leur offre ou bien ils jeûnent jusquau prochain repas. Qui sera la réplique à peu près exacte de celui quils viennent de refuser. Qui aura le même goût, il va sans dire.
Quand on est itinérant, on ne peut pas... aller nimporte où. On ne peut pas choisir. La liberté, cest faire un choix. Un seul. La liberté, cest choisir...de ne plus jamais rien choisir.
Cook aujourdhui ne cuisine pas.
Pas vraiment.
Pas comme dhabitude.
Dhabitude, il soccupe de tout, da jusquà n, en ce qui concerne le navarin d'agneau, entre autres.
Aujourdhui, il ne fait que saisir la viande dans deux immenses fait-tout en aluminium. Il ajoute aussi les épices. Le restant de la cuisson sera assuré par le bénévole quil vient tout juste de recruter dehors, affalé sous un porche voisin pour sabriter de la pluie.
Cook la nommé doffice. À loffice.
Ça contrarie lex-affalé en question, qui aurait préféré rester affalé. Bien que la pluie...
Ça contrarie Cook aussi.
Qui naime pas dévoiler ses secrets de cuisine.
Comme il est blessé éclopé, comme ils disent il na pas le choix.
Il a, en effet, la main couverte de bandages, un pansement quil sest confectionné lui-même et quil réussit à faire tenir à laide dune bande velcro récupérée sur un vieux vêtement.
Ce nest ni appétissant ni très propre. Ni même recommandé pour faire la bouffe à des invités. Fussent-ils pauvres. Aussi ne travaille-t-il que de sa main libre et, ma foi, il sen tirerait assez bien si ce nétait de son " aide " qui lui tape sur les nerfs avec toutes ses questions et ses réflexions.
Et il fait chaud, collé aux chaudrons ! Cook sue à grosses gouttes, dans son sweat suit bleu marine, avec des rayures blanches aux encolures.
Ainsi sweat-il !
Avec les oignons qui rissolent, la viande, les épices et les autres légumes ajoutés, lAuberge est maintenant envahie par une bonne odeur de maison de campagne. Une senteur de résidence de famille à laise. Et si ce nétait de la chaleur insupportable que dégagent aussi les fourneaux où cuisent les tartes récupérées pour le dessert, on pourrait presque sombrer dans le bucolique.
Dans le sympathique, tout au moins.
LAuberge, comme on lappelle, est une maison d'accueil pour itinérants située dans le Vieux-Montréal. Elle est le fruit de la cogitation dun comité de fonctionnaires de lAdministration municipale qui ont concocté cette solution à la dernière minute, comme toutes les autres solutions gouvernementales dailleurs. Elle a été mise sur pied dans le but spécifique de pallier à lengorgement dune autre maison daccueil, aussi située dans le Vieux-Montréal, qui ne suffisait plus à la tâche. Cest une sorte dextension à un projet déjà existant, si lon peut dire, mais qui possède sa propre autonomie. Ce nest probablement pas le nom officiel que lui ont conféré les autorités mais cest celui utilisé couramment par les usagers. Au tout début de ses activités, la maison était moins connue dans le milieu. Donc moins fréquentée par les itinérants. On pouvait y trouver un semblant d'intimité. Un semblant de confort. Un chez-soi hôtelier hospitalier. Doù le surnom symbolique et pompeux qui lui est toujours resté : l'Auberge
La maison a été mise sur pied dans une vieille bâtisse à deux étages dont le second plancher sert de dortoir. On y accède par un escalier central et il est séparé par une cloison en son centre. Dun côté les hommes et de lautre les femmes, chaque côté étant équipé de douches dites portatives, parce quinstallées dun bloc et pouvant être démontées facilement. On y trouve aussi des cabines pour se déshabiller et des toilettes quon utilise à tour de rôle selon la disponibilité. Le tout ayant été aménagé en vitesse et comportant tous les aspects dutilisation temporaire. On y retrouve une vingtaine de modules de lits superposés de chaque côté qui accueillent quotidiennement une quarantaine de " pensionnaires ".
Moins nombreux lété pour des raisons évidentes, certains itinérants sont pourtant devenus des habitués ou mieux, des réguliers avec leurs petites habitudes. Ils choisissent leur lit en y déposant leurs maigres possessions, dans un geste sans équivoque qui marque lappartenance. Les autres, les nouveaux, sinstallent dans les lits qui restent. Pas nécessairement les moins confortables. Mais les moins commodes. Les plus éloignés des toilettes, par exemple. Les plus éloignés des fenêtres.
Ou pire, les plus éloignés de lescalier.
En cas de feu, cest important davoir accès rapidement à lescalier. À lentrée principale du dortoir. Qui est aussi lexit principal, par définition.
Entendons-nous bien. On nest pas dans un palace. Il ny a pas de sprinklers. Tout le monde le sait. Tout le monde sen fout.
Tout le monde sen fout?
Pas nécessairement.
Pas les habitués, en tout cas. Qui accaparent vite les lits près des escaliers.
Quand on possède peu, la moindre babiole se métamorphose automatiquement en trésor qu'on a tendance à surprotéger. Laccès rapide à lescalier en cas de feu devient alors une priorité. Affirme un certain statut social. Anoblit quasiment.
Le couvre-feu (sic) est prévu à 23 heures selon les règlements. Mais tous les concernés (les itinérants) savent que " ça farme à 11 heures du swère " . Il est nécessaire de réserver son lit dès 17 heures, au moment où lon commence le service du souper " pour éviter lencombrement ". Et, comme toujours, premier arrivé, premier servi.
Cest la loi de litinérance...
Au premier étage, il y a la cuisine. Par une porte battante, elle donne sur une salle à manger que sépare un comptoir de service. Le réfectoire peut accueillir une centaine ditinérants à des tables style pensionnat de jeunes filles.
On y accueille à peu près deux fois plus de bénéficiaires quau dortoir. Plus même, dépendant de ce qui reste dans les casseroles.
Les bénéficiaires, ce sont ceux qui bénéficient. Cest écrit dans l'introduction d'un document officiel dinformation publié par lAdministration où l'on trouve aussi les règlement de la maison. Et, si le gouvernement le déclare dune façon aussi officielle, cest que ça doit être vrai.
Un cagibi près de la porte dentrée sert de bureau pour la gestion quotidienne des activités. Cest là que les bénéficiaires, pensionnaires du soir, doivent se présenter pour linscription comme le stipulent les règlements. Il nest pas nécessaire de sidentifier pour manger mais pour dormir, les autorités lexigent. Cest aussi écrit dans le document officiel.
En cas daccident.
En cas de feu, plus particulièrement.
En cas...
En tout cas !
Chapitre 3
Fait gris !
Plusse nen peut plus. Elle a trop travaillé. Elle est fatiguée.
Elle a reçu un appel téléphonique tôt dans la matinée. On la rejointe chez elle vers dix heures parce que, habituellement, elle ne reprend du service que vers 11 heures 30, terminant la journée à la fin du repas du soir à lAuberge. Huit longues heures. Et souvent plus. Parce que, quand on fait partie de la direction, on bénéficie de certains privilèges. On ne calcule donc pas ses heures ni même ses jours parce que... parce quon est privilégié.
Lappel provient directement du bureau du maire. On linvite instamment à se rendre sur la rue Ontario est, où sévit, selon les dernières informations, une manifestation de squatters qui, semble-t-il, protesteraient contre la démolition dune ancienne manufacture en ruine. Ces derniers, dit-on, y auraient élu domicile, paraît-il, depuis quelque temps déjà. Un instant là !
Si les informations sont exactes, bien entendu.
Lidée générale des squatters, toujours selon les dernières informations, était de transformer lusine désaffectée, une ancienne fabrique de souliers pour dame, en ateliers dartistes. Le concept quils voulaient développer, lUsine éphémère, est une idée qui a germé en France. Il sagit doccuper un local à labandon en attendant sa démolition. En envahissant la manufacture, ils voulaient y créer, paraît-il, un espace multidisciplinaire qui aurait réuni sous un même toit des ateliers de peinture, de sculpture et de photo, des studios de répétition de danse et de musique et une galerie dart ouverte au public. Tout un programme ! Et, dans un espace réservé et plus secret, ils y auraient aménagé un terrain de pratique de tir aux couteaux ou autres OVNIs de légitime défense ou dattaque, cest selon dixit la police, en ce qui a trait à cette dernière activité hautement artistique et pour le moins... flyée, on en conviendra.
Les jeunes auraient été pris de vitesse par les démolisseurs, semble-t-il. Ils ont effectivement squatté le building au cours des deux dernières semaines, prétend-on. Mais les seules manifestations artistiques qui y ont eu lieu ont consisté à couvrir les murs de graffiti. Ils ont aussi organisé un mémorable rave, grave et super décibelé, copieusement arrosé aux smart drinks et à lecstasy, qui na eu dautres effets que dattirer lattention des habitants du quartier. Appelées à la rescousse pour rétablir lordre, les Forces de lordre se sont crues forcées de faire des pressions auprès du bureau du maire pour que ce dernier fasse des pressions auprès de lactuel propriétaire pour que ce dernier fasse des pressions auprès du démolisseur pour que ce dernier démolisse la place dans les plus brefs délais. Ce seraient les payeurs de taxes du quartier qui, dans un premier temps, auraient fait des pressions auprès des agents de la paix. Car cest justement la paix quils recherchaient. Les premiers et les derniers tiendraient à se débarrasser au plus sacrant des envahisseurs hirsutes pour quon leur la foute au plus sacrant cette sacrée paix.
Ladjoint du maire a prié Plusse lui a ordonné de se rendre sur place et tenter de venir en aide aux squatters que la police menace cest le mot juste parce que, avec la police, il y a toujours une part de menaces de " crisser " en prison manu militari.
Les policiers nont pas vraiment dautres manies que militari, semble-t-il.
Ainsi souhaitent-ils, en tout cas.
Maniaco-répressifs sont-ils, semble-t-il.
Rêvent tous d'être membre en règle du Groupe tactique dintervention.
Du SWAT.
Ainsi SWATent-ils.
-
Plusse, en fait, cest Luce, la travailleuse sociale responsable de lAuberge.
Luce Simpson.
Luce Simpson a pris la responsabilité de lAuberge lors de sa création, il y a un peu plus dun an. Elle supervise la boîte où uvrent deux permanents elle-même et Cook le cuisiner et une dizaine de bénévoles.
Cest son chum, dont " loriginalité, la subtilité et lesprit dobservation ne sont plus à démontrer " qui la surnommée ainsi. Plusse ! s'est-il exclamé, un soir qu'il prétendait avoir toutes les audaces. À cause du volume manifeste de ses seins. " Il y en a beaucoup plus que chez les autres filles " a-t-il ajouté, dans lun de ses traits de génie, extrait dune longue tirade à saveur métaphysique beaucoup plus physique que méta, mettons dont elle aurait pu se passer. " Plussssssss que ça, tu meurs ", avait-il renchéri, en insistant sur les s pour justifier encore plus le " Plusse " dont il la affublée depuis cet instant.
Luce déteste les hommes qui lui parlent de ses seins. Elle aime ceux qui nen font pas de cas. Qui font semblant par hypocrisie ou autres tactiques chevaleresques, peu importe quil ny a rien là. C'est absurde mais c'est la logique des femmes. C'est sa logique à elle en tout cas.
" Con ! " a dit la Plusse en question.
Bon, il est con. Cest un fait. Mais il est là quand elle en a besoin, cest à dire souvent.
Con, mais là.
Là quand il le faut.
Il aimerait mieux quelle ait besoin de lui sur le plan sexuel. Elle, cest pour la gestion de lAuberge et autres questions pratiques quelle requiert ses services.
Le cul, cest en sus.
En fringe benefit...
Cest assez...
Même que le fringe benefit, il lattend souvent. Il lattend encore. Il se fait rare, en tout cas. Très rare même.
Cest tout dire !
En attendant, le con se targue dexploits sexuels avec elle auprès de ses relations, comme sil escaladait régulièrement les plus hautes cimes des plus hautes montagnes, seul, sans cordée. Tellement elle en est convaincue quil serait incapable de lui faire lamour. Ils ne lont jamais fait dailleurs. Il a bien essayé mais pfft ! En fait croit-elle, il aime mieux raconter la chose que de la faire. Cest souvent le cas chez les hommes. Grands parleurs, petits grimpeurs.
Mais cest vrai quelle est belle, Plusse.
Et quelle est blonde comme les blés. Quels blés? Ben, les blés dInde. Et pas nimporte quels. Non ! Pas ceux à gros grains jaune foncé qui sont trop farineux. Mais ceux à petits grains jaune pâle. Les blés dInde...blonds Enfin, elle est blonde, quoi !
La voix ? Rauque. Et un petit double menton excitant. Très exitant.
Et quelle a de gros seins. Ça aussi, cest vrai. Elle les cache bien, cependant. Du moins, elle essaie. Ce nest pas toujours facile. Et ça ne donne pas toujours les résultats escomptés. Il faut dire que la grosseur exagérée de sa poitrine la toujours grandement gênée. Elle en a toujours fait des complexes. Depuis les tous débuts. Depuis son adolescence, elle a toujours cherché à la cacher, sa poitrine. À lenvelopper dans des robes jusquau cou et assez épaisses pour la rendre repoussante. Pour les rendre repoussants, ses seins. Pour tout faire disparaître.
Ça na pas toujours réussi.
En fait, ça na jamais marché du tout. Et lon ne cesse de se retourner sur son passage pour ladmirer, même si elle sacharne à porter des coiffures sévères, de grosses lunettes à monture noire et des vêtements aux couleurs foncées et aux tissus grunge.
Aux pieds, des bottes Timber brunes en vente chez Bob et Joe sur la rue Saint-Laurent qui, ô malheur ! sont devenus complètement fous au printemps dernier et qui ont fait un rabais de 20 $ sur le prix régulier, avec coupon évidemment, taxes en sus, limite de deux paires par client et, dépêchez-vous, valide jusquau 2 avril à midi.
Complètement gaga, ces deux gars-là !
Virés sul couvert ! Virés sul top ! Clenchés ! Pétés ! Désaxés ! Enfin, autant fermer carrément boutique et aller ériger les fondations d'un nouveau kibboutz extra-muros de la colonie juive de Newe Dekalim dans les Territoires occupés de Gaza, tant quà faire. On ne parle plus de commerce, là. On parle de charité, mon vieux. Pire, de suicide. Autant perdre sa chemise et sa veste de cuir, tant quà y être (10 $ de rabais sur les chemises et jusquà 50 % de réduction sur les vestes de cuir, avec ou sans doublure. Jusquà écoulement des stocks.)
Comprenant parfaitement la situation, Plusse na acheté quune seule paire de Timber. Question de ne pas profiter indûment du malheur dautrui. De plus, à ce prix-là, elle a compris qu'il s'agissait d'une vente finale et que, bon ! si le client n'est pas satisfait, qu'il aille se faire foutre !
Malgré tous ses efforts, elle continue dêtre belle, Plusse.
Plus que belle même.
Luce, cest plus que ça.
Luce, cest Plusse. Voilà !
La seule coquetterie quon pourrait lui reprocher à la rigueur, cest une lanière de cuir quelle porte dans les cheveux pour les retenir et dont elle mordille constamment les bouts. C'est tout ! Et une fine chaînette en or au cou qui se termine par une petite croix. En or aussi. Et son drôle de parfum. Christian Dior peut-être? Difficile à préciser.
Dommage, mais elle nest pas street broken, comme l'affirme encore son chum.
Elle ne connaît rien à la loi de la rue.
Le code de la rue, comme on dit.
Qui est aussi le code de la ruelle. Un code draconien qui ne tolère aucun manquement, aucune entrave ni aucune ingérence extérieure.
Parce que quand on a lhonneur de vivre dans la rue ou dans la ruelle, il faut avoir un code dhonneur pour protéger cet honneur.
Et tous les concernés doivent respecter ce fameux code. Même les travailleuses sociales.
Plusse, cest vrai, ne connaît rien aux lois non écrites nulle part décrites non plus auxquelles on doit se soumettre en tout temps et sans discussion lorsquon vit dans la rue ou, comme cest son cas, lorsquon doit côtoyer quotidiennement des gens dont la rue est le territoire de vie. De chasse.
De chasse gardée.
Sous peine de moquerie, disolement, de vindicte populaire et, pour finir, dostracisme du milieu, définitif et sans appel.
Plusse est diplômée duniversité en sociologie. Et la science de la société, elle la apprise dans les manuels de cours en page quatre de toutes les introductions, mettons où il est écrit en substance que " les sciences sociales trouvent leur fondement dans lévolution des sociétés sur lesquelles elles sappliquent. "
Allez donc expliquer ça dans une bataille de ruelle...
" Con ! " a dit Plusse.
Plusse, à 24 ans, na jamais mis les pieds nulle part en dehors de ses écoles, de son université et bien sûr de quelques cafés à Outremont, près de la résidence familiale. Son père par contre a vécu un certain temps en Europe où il a dailleurs épousé une Française. Cest en revenant au Canada, à la suite du décès de sa femme, quil a décidé de sinstaller dans cette partie de la ville, renommée pour sa tranquillité.
Mais, depuis quelle a déniché ce premier emploi, Plusse vole de ses propres ailes : elle a pris un peu denvergure, comme dit son chum. Elle partage en effet un grand six pièces avec Lise, une copine duniversité artiste peintre, pour mieux satisfaire un besoin naturel dautonomie. Elle a bien quelquefois accepté, avec certaines réticences il est vrai, de passer une ou deux nuits chez son chum. Pour ses besoins à lui. Pour satisfaire son image à lui. Son image sociale. Cest, à peu de chose près, le résumé de son vécu. Pas dquoi impressionner qui que ce soit. Pas dquoi faire chier un itinérant qui vit plus daventures en un seul début de soirée plate. Pas de quoi lui expliquer les faits de la vie, en tout cas.
Elle se souvient vaguement avoir fait lamour un soir, à Baie-des-Chaleurs. En Gaspésie. En camping. À la fin du mois daoût.
Un soir qu'elle avait bu du vin.
Un soir quil faisait froid.
Fait toujours froid le soir, à Baie-des-Chaleurs. En Gaspésie.
Fait quon essaie de se réchauffer. Comme on peut...
Fait plus de six ans déjà. Ça ne rehausse pas pour la peine un curriculum vitæ.
Même non écrit.
Malgré sa bonne volonté, Plusse na aucun sens de la réalité. De la vie quotidienne. Du milieu où elle évolue. De ce quelle voudrait faire. Partant, ce quelle accomplit tous les jours devient, au fur et à mesure, son bagage dexpérience. En fait, son terrain logique dintervention sociale serait lUQAM.
SON université.
Là, elle se sentirait complètement à son aise. Là, elle se sentirait dans son milieu à elle. Chez des gens quelle connaît bien. Dont elle connaît bien les aspirations. Les revendications.
Mais LUQAM na que faire de ses services.
" Pauvre Plusse ", a dit son chum.
" Con ! " a dit Plusse.
Plusse, faut dire, est atteinte du syndrome de Gilles de la Tourette, le neurologue français qui a le premier diagnostiqué cette maladie. Plusse est en effet affectée dun tic nerveux qui soudainement et pour quelques instants seulement la fait grimacer et dire des insanités sans raison apparente. Un tic. Hors de son contrôle. Cest nerveux, croit-on. Par exemple, elle dit " con ! " Cest très rapide. Cest accompagné de légers coups de tête frénétiques et ça disparaît presque instantanément.
" Con ! "
Ça ne lui arrive jamais lorsquelle est concentrée sur un travail ou une quelconque activité. Mais, quand elle est prise au dépourvu, quand elle est sous l'effet du stress, ben, ça sort...
" Con ! "
Un seul mot. Tout seul.
Qui agit comme un grand mot.
Elle dit " con ! "
Comme une grande fille libérée qui dirait tout ce quelle pense. Tout ce qui lui passe par la tête.
" Con ! "
Beaucoup de gens souffrent de cette affection. Et, malgré une campagne dinformation, le jugement à cet égard est toujours aussi cinglant : ces hurluberlus sont sous linfluence de la drogue ou de lalcool.
Ou bien ils sont obsédés.
Ou carrément fous.
Il nen est pourtant rien...
La médecine narrive pas encore à comprendre ce qui survolte tout à coup le cerveau de ces malades pour les faire réagir ainsi, perdant momentanément tout contrôle. Alors, on tente den atténuer les manifestations à laide de calmants.
Qui ne calment absolument rien.
Chez Plusse, de toute façon, cest bénin.
Dautant plus que lhéritage culturel français de ses parents plus particulièrement de sa mère fait en sorte quelle dit " con ! " souvent, de son propre cru, sans que ça provienne de son tic nerveux.
On sen doute, bien sûr.
Mais comment faire la différence?
En tout cas, personne ne saurait laffirmer avec certitude.
Alors quand elle dit " con ! " on accuse son tic en oubliant quil sagit parfois dune saute dhumeur. Et ce serait mal vu de lui en tenir rigueur, vu qu'il s'agit d'une maladie. Plusse sen tire alors à bon compte, personne nosant lui reprocher davoir été ainsi traité dimbécile en public.
Son chum, lui, il lest. Street broken. Du moins le prétend-il. Cest comme ça quil réussit à simposer auprès delle. Il prétend quil a fréquenté beaucoup plus de tavernes, de bars, de bistrots et autres lieux de perdition de même envergure quand il était aux études. Ça lui donne, affirme-t-il non sans une certaine fierté, une connaissance de la loi du milieu. Des manières de se comporter. Du langage à utiliser. Du code, quoi.
Plus quelle, en tout cas.
" Con ! " a dit Plusse.
Le con en question, cest Jacques Planche, un exilé de la ville de Québec, installé à Montréal pour satisfaire à ses exigences professionnelles. Diplômé de lUniversité Laval, il uvre maintenant comme architecte dans un petit bureau du Vieux-Montréal, à deux pas de lAuberge. Cest un peu comme ça quils se sont connus, elle et lui, ce dernier ayant offert ses services bénévoles pour soccuper de la comptabilité de lAuberge, à linstigation de ses patrons qui voyaient là une façon de se rapprocher des hautes instances décisionnelles de la Ville de Montréal. En tout cas, de montrer que le bureau savait se comporter en citoyen responsable et généreux et surtout indulgent vis-à-vis le malheur des autres. Les contrats suivront automatiquement, avaient-ils planifié.
Pour s'installer, sa mère lui a donné en cadeau le montant du down payment nécessaire à lachat dune maison dans le Mile End, un quartier défavorisé de Montréal. Lui se charge dacquitter lhypothèque par versements forfaitaires mensuels. Cest une maison centenaire en pierre grise, à deux étages, avec un logement au second.
Le fier Jacques habite maintenant le rez-de-chaussée.
Et il rénove son nouveau domaine, pièce par pièce, dans ses moments de loisirs. En augmentant le loyer du locataire le plus souvent possible, il pourra vendre le tout à profit dans quelques années et acheter dans un quartier plus chic, une résidence davantage conforme à son statut social. À ce quil est. À ce quil doit devenir.
Comme il dit.
Comme dit sa mère.
" Cons ! " a dit Plusse.
Plus tard encore, il fera construire des condominiums de sa propre conception, issus de sa pensée philanthropique qui veut que tout être humain décent ait droit à son petit château personnel une révolution philosophique et architecturale, rien de moins. Naturellement, il les vendra encore à profit. Ce qui, à nen pas douter, lui permettra de se concentrer encore plus sur sa mission philanthropique.
Pour linstant, le Jacques à sa maman travaille fort. Il a repeint les corniches, les balcons et le chambranle des fenêtres en blanc Il a changé les portes dentrée quil a aussi peintes en blanc. Même la clôture de fer forgé a été retouchée dune teinte blanche pour ne pas faire contraste. Question aussi de ne pas choquer le voisinage par des transformations trop soudaines, trop agressives. En effet, en sa qualité darchitecte et à la suite dune étude poussée de son nouveau milieu pour tout dire, il a pris une marche un soir de canicule Jacques a constaté que la majorité de ses voisins de rue étaient des gens âgés, à la retraite pour la plupart et vivant dans une harmonieuse simplicité. Il a donc évité de les indisposer par des transformations trop radicales et des ajouts de couleurs trop provocantes.
Trop significatives.
Alors il n'a utilisé que du blanc.
Pour compléter le chef duvre et y donner de la personnalité, il a installé aux entrées contiguës un luminaire doré dun style baroque qui donne un éclairage dambiance " lorsque le soir descend ". Il a aussi fixé dans la pierre grise, avec des vis dorées, des plaquettes de plexiglas transparent sur lesquelles sont imprimés, toujours en blanc, les numéros de porte.
Une plaquette pour chaque porte.
Un numéro sur chaque plaquette.
Le tout donnant l'impression de la façade dun salon funéraire.
Pas de quoi choquer les voisins que les pompes funèbres ne doivent plus effrayer à leur âge.
" Con ! " a encore dit Plusse.
Chapitre 4
Fait mauvais !
Il pleut sans arrêt dailleurs depuis des jours. Des semaines. On ne sait plus. On ne compte plus.
Pas des averses passagères, non. Une pluie fine, ininterrompue, grise, humide, froide, sale, désagréable.
Une pluie dautomne.
Sans les couleurs.
En plein été.
Et ça na pas lair de vouloir saméliorer. Les responsables de la météo, à Ottawa, prévoient ce temps de cul pour plusieurs jours encore. Une dépression au-dessus des Grands Lacs, disent-ils. Quest-ce quils attendent pour larguer la cargaison de prozacs?
Zippée jusquau cou dans son imperméable de plastique et sous la protection de son parapluie, Plusse a parlé au sergent. Ce dernier a consenti à retenir ses ch... ses hommes.
Elle est arrivée au volant de la Géo rouge de son chum, identifiée au Massachusetts Institute of Technology à l'aide d'un collant qui couvre pratiquement toute la lunette arrière et qui laisse croire que ce dernier a fréquenté le MIT. Elle a garé la petite voiture dans une ouverture créée par une mauvaise distribution des panneaux de signalisation réglementaire sur un chantier de construction. Directement sous la structure métallique à 45° dune grue géante, équipée dune boule de fer qui se balance dans le ciel gris, menaçante.
Une grue de démolition.
Lanimal semble dailleurs en manque de démolition. On l'entend rugir de loin.
Son dompteur (l'opérateur) nattend d'ailleurs quun signe des policiers pour lui ordonner de balancer sa boule de fer dans lancienne manufacture.
Dans le tas.
Quand Plusse descend de lauto en coup de vent, la confrontation semble inévitable.
Les flics sapprêtent à taper sur les sales punks.
À flicquer les merdeux.
Les poubelles.
Les pas belles aussi, par la même occasion.
À faire preuve de flics.
Oeuvre de flic nexécuteras que légalement seulement ! Oui ! Bon ! Ça va ! On a compris. Mais faut pas exagérer. Cé pas pour rien que ça sappelle la Force policière. Cé parce que la force, ça existe. Ça sutilise. La démocratie tout ça, cé ben beau. Mais cé dés idées qui datent de 500 ans avant le Jésus-Christ, ça. Au moins. Cé dés idées importées dés vieux pays, ça. Cé dés idées qui viennent de Grèce, ça-là. On na pas bsoin dça icitte. On né pas dés tapettes, nous autes. Cquon a besoin icitte, cé dés idées nouvelles. Dés idées nord-américaines. Dés idées positives.
Dés idées de la droite, quoi.
Dés idées de la gauche aussi, sil le faut.
Au menton, mettons. Ou en plein front, cé selon.
Mais, bon ! on peut discuter.
Plusse travaille pour les mêmes patrons que les policiers : lAdministration municipale. Ça permet damorcer une conversation.
On a bien dit amorcer. Parce que parler, ça ne fait pas toujours partie des méthodes d'intervention privilégiées par la police. Avant, peut-être. Il y a très longtemps. Au premier temps de la police. Aux premiers balbutiements flics, peut-être. Dans lancien temps comme on dit, oui ! Bien sûr ! Mais dans les années 90, la police a souvent autre chose à faire dautres chats à fouetter, comme qu'on dit que de parler au monde.
Plusse réussit toutefois à expliquer que son centre dhébergement peut offrir le gîte à ces jeunes et que ces " sales punks-là " répondent exactement à la définition ditinérants. Donc, de bénéficiaires.
Et quand on est bénéficiaire on a des droits.
Le droit de ne pas se faire taper sur la gueule par la police, entre autres.
Dun geste autoritaire, elle remet un feuillet photocopié à la trentaine de jeunes polychromés, agressifs, peu ou pas du tout intimidés par les six flics armés jusquaux poings. Le feuillet donne ladresse de lAuberge et résume les services offerts.
Y z-ont pas le droit de démolir, crie lun des jeunes. Sauvons Montréal a demandé une injonction pour empêcher ça. Cé un édifice historique, ça. Ça fait partie du patrimoine culturel, ça. Y z-ont pas le droit de tout foutre par terre. Cé eux autes quil faut arrêter (il pointe la grue du doigt) : lés démolisseurs. Pas nous autes.
Plusse ne répond pas. Elle ne connaît pas le code de procédures quand deux individus un flic et un punk, par exemple saffrontent dans la rue. Elle ne sait pas quoi dire. Ni quand le dire. Ne sait pas comment le dire.
Ctun crisse de gros barbecue, cte câlisse de bâtisse-là. Té pas capabe de comprendre ça, tabarnak de grosse tête de mop, répond le sergent avec toute la courtoisie policière dont il est capable, en apostrophant le punk en chef qui porte des lunettes à verres fumés noirs. La seule chose dhistorique là-dedans, cé le feu quun imbécile comme toué va y crisser quand y va y jeter un joint mal éteint. Pi toué pi ta gang, vous allez brûler comme des Whoppers. Cé ça, et uniquement ça, qui va faire lhistwère. Lhistwère de la première page du Journal de Montréal demain matin. Cé-tu ça qutu veux, hostie dmange-marde?
" Con ! " a dit Plusse, dans un élan incontrôlable. Même par le code. Un " con ! " sonore qui a figé net latmosphère.
Qui a fait stopper net les deux gueulards.
Qui la regardent maintenant sans trop savoir quoi penser.
Perplexes. Tous les deux.
Sans trop savoir quoi dire non plus.
Chacun son tour, comme on dit.
Ça leur apprendra.
Plusse sent quelle va éclater, à force de rougir sous son parapluie.
Con... combien? Combien de temps...? Dans combien de temps...? Linjonction, cest pour quand? réussit-elle enfin à sortir. À dire. À demander. Nimporte quoi pour se tirer dembarras. Pour détourner lattention.
Y en aura pas dinjonction. Voyons don, mamoiselle, dit le sergent, revenu de sa surprise. Même Sauvons Montréal ny croit pas. La preuve, cé quil ny a même pas de représentants d'eux autes icitte à matin. Ils ont fait semblant de protester dans les journaux pour faire plaisir à ces punks-là, mais y savent bien quils npeuvent pas se faire accorder une injonction pour un taudis aussi dangereux que celui-là. Cte shed-là est abandonnée depuis quasiment dix ans. Faut pas rire du monde. Pi eux autes, y couchent là-dedans depuis deux mois. Cé dangereux, cte place-là. Mé y comprennent rien. Cé simple, y peuvent pas rester là. Pi y z-ont pas de permis pour manifester. Si y circulent pas, jlé fait mettre en prison toute la gang. Jai dés ordres, moué. Jleur en veux pas, moué. Jveux lés protéger, moué. Mé y comprennent rien.
Labnégation, faut dire, est toujours à fleur de peau chez les frustes.
Cé-tu payant dêtre imbécile ou ben tu fais ça juste pour tamuser? demande lautre zouave à lunettes noires, effronté comme pas un.
Dun mouvement souple, Plusse se place entre lui et le policier pour le protéger. Pas le policier, bien sûr. Lautre farfelu. Parce que la réaction flicardiaque ne se serait pas fait attendre longtemps.
Les garcettes sont d'ailleurs dans les airs depuis trop longtemps déjà. Elles cherchent désespérément un terrain d'atterrissage car elles manquent de carburant. N'importe où mais vite. Ça presse.
Semble cependant que le message du sergent a fait son chemin.
Cest vrai quil ny a plus rien à faire avec la vieille manufacture.
Ou ils restent là à faire les clowns et ils se retrouvent tous en prison, avec un bon coup de matraque sur la tête en prime. Ou ils se dénichent un abri ailleurs.
Cest simple. Cest évident. Ça ne se discute même pas.
Cé loin ta cabane? demande le punk en chef, pas plus dépité quil ne faut par son insuccès à continuer doccuper le vieil édifice. Y pleut à boire deboute. Les flics, y peuvent-tu faire le taxi? Y z-ont pu dautres choses à faire maintenant qu'ils ont solutionné le gros problème de la journée. Y sont payés pour courir après les bandits. Pi les bandits, ben y sont ici dans lmoment. Cé nous autes, les bandits. Y z-ont pu besoin de courir. Autant que les chars servent à autre chose que de les conduire au prochain donuts shop.
Du front tout ltour de la tête, leffronté !
Chapitre 5
Pleut toujours !
Bon, les flics nont pas fait le taxi.
Cela napparaît pas dans la définition de leurs tâches.
Plusse est plutôt soulagée car elle doute que les " taxis " se soient rendus à destination avec leur chargement hétéroclite.
Sains et saufs.
Elle na fait monter aucun des squatters avec elle, non plus. Impatiente maintenant, elle attend sur le pas de la porte de lAuberge les nouveaux bénéficiaires qui ne devraient plus tarder. Elle a réservé des lits mais elle doit porter leur nom au registre.
Ils se sont enfin pointés. Pas tous. Mais une bonne quinzaine.
Avec leur gueule de couche-dehors.
Cheveux rouges, bleus, verts ou jaunes. Ou les quatre couleurs sur la même tête. Des piercings partout dans la figure pour incruster des bijoux ou pendre des anneaux ou autres accessoires. Dans le nez. Dans les oreilles. Dans les sourcils. Et même sous la lèvre inférieure. Partout sur le corps aussi. Pouvant tous figurés au freak show du Jim Rose Circus. Microjupe et collants noirs troués pour les filles lune porte même un soutien-gorge dun rose affriolant par-dessus son justaucorps gris foncé. Pour les gars, jeans troués, t-shirts et foulards de couleur criarde quand ils ont le crâne rasé. Cheveux raides, laqués et coupés à la Mohawk quand ils en ont. Ou casquette de baseball à l'envers, visière au cou selon lhumeur du moment.
Le tout disponible chez Rock Mont-Royal, chez Dinosaures d'Amérique ou chez Plexus Fripe, rue Mont-Royal est.
Jean-Paul Gaultier peut aller se rhabiller, tiens !
Qui na jamais mis les pieds dans la rue mais qui en copie allègrement les styles.
Dans la rue où règne la terreur.
Eux, les punks à Plusse petits terroristes de rues, de ruelles ils la portent en eux la terreur.
Ils sont la terreur.
Ils créent la terreur. Ils vivent la terreur. Ils ressentent la terreur.
Selon leurs perceptions. Selon leur détresse.
Au jour le jour.
À leurs heures.
À leurs leurres.
Ils font peur. Ils ont peur.
Des autres. Deux-mêmes.
Cest la loi de la rue.
La loi de litinérance. Qui ne mène nulle part sauf à la liberté. Somme toute léquivalent de nulle part.
Ils sont détrempés. Ça na pas dimportance. Ça na pas lair de les déranger le moins du monde. Ils rient encore de la confrontation avec les Forces de lordre.
Les farces de lordre, dit lune.
Deux ordres de farce, dit un autre.
Avec deux yeux au beûrre nwère, répond un autre.
Pi deux nwères ben beûrrés, enchaîne quelquun.
Ben battus, renchérit encore un autre.
Plusse reconnaît celui qui a tenu tête au sergent et qui semble détenir lautorité sur les autres.
Même âge qu'elle, si son instinct ne la trompe pas. Visage pâle. Maigre, sec, avec des cheveux noirs et bleu-vert, longs aux épaules. Lunettes noires. Jeans noirs. (Il est le seul dont les vêtements ne sont pas troués quelque part.) Chemise anthracite. Veste de cuir noire sans manche. Bottes Doc. Martens, lacets noirs. Et une sorte de musette en cuir souple, noire aussi, quil peut porter au choix à la ceinture ou en bandoulière.
" Un ténébreux ", songe-t-elle. " Pas beau, mais ténébreux. "
Il... il faut senregistrer pour... pour avoir un lit. Vous devez vous identifier... sil vous plaît, réussit-elle à prononcer en déboutonnant d'un geste maladroit le haut de sa robe austère. Fait chaud.
Moi cest Rocco. Rocco Voisini, répond le Ténébreux. L'effronté de tout à l'heure.
Il faut que j tenregistre sous ton vrai nom.
Cest mon vrai nom. Demande aux autres.
" Cé vrai. Cé Rocco. Cé Rocco ", répondent les autres en riant. Indifférents.
Plusse sait quils se payent sa tête. À peu de frais. Elle tente de garder son sang froid. De se retenir. De ne pas lâcher le mot. Celui qui veut absolument sortir. Là. Maintenant. Sans préambule. Contre sa volonté.
Puis tout sarrête net. Et son stress sévanouit comme par enchantement, emportant avec lui le petit mot maintenant devenu insignifiant : Plusse vient de sapercevoir que toute la bande porte des lunettes. De toutes les couleurs. De toutes les formes. Portaient-ils tous ces lunettes au moment de la confrontation avec les flics? Elle ne le croit pas. Ne le sait pas. Ne saurait le jurer. Sauf pour leffronté, le Ténébreux, celui qui agit comme chef et qui porte toujours ses lunettes noires. Lui, oui. Elle se souvient très bien.
Et toute la bande se met à imiter ses moindres gestes. Son début de tic même.
Ils rient.
Elle rit aussi.
De bon cur.
Avec eux.
Comment faire autrement?
Ça détend latmosphère.
Ça la détend.
Puis elle enregistre tout le monde de qui elle exige une pièce didentité en bonne et due forme. Cest le règlement.
Ils ne sont pas méchants.
Moins en tout cas, quils en ont lair.
Des agneaux, dans le fond.
Sous les traits de méchants loups.
De méchants loubards.
Pour sa part, le Ténébreux à verres teintés noir continue daffirmer quil se nomme Rocco Voisini. Quil na pas besoin de sa couchette. Et que, sil na pas de toit, sil pleut dehors et sil ne sait où aller dormir, elle, la travailleuse sociale, elle na quà linviter à passer la nuit chez elle.
Il a dit cela en lui fixant les seins. En la déshabillant des yeux. Faussement haletant. Cynique. Pour le plaisir de la galerie.
Effronté, très effronté le Ténébreux...
Plusse lui explique que ça ne fait pas partie de sa description de tâches que de recevoir les bénéficiaires à la maison. Que de toute façon elle a un ami régulier. Qui est architecte. Et qui napprécierait pas du tout.
Tant pis, répond lautre. Jirai bénéficier ailleurs. Ah ! la Ville de Montréal, conclut-il, dun ton qui en dit long sur ce quil pense des fonctionnaires. Des services municipaux. De lappareil gouvernemental. Des directrices de centres dhébergement en général et des intervenantes nazies à voix rauque, en particulier.
Du moins, cest ce quelle comprend.
Je ne suis pas LA Ville de Montréal, je ne suis que sa représentante, répond-elle.
Jai dit vile avec un v minuscule un seul l précise-t-il, à lintention des fonctionnaires du monde entier et de celle quil a devant lui, en particulier.
Insultant, le Ténébreux. Effronté, on le savait déjà, mais insultant?
Pas beau ça !
Daccord, elle nest pas street broken, elle ne connaît pas le code de la ruelle, mais sil continue sur ce ton, il va en manger toute une, le Ténébreux.
Pas grosse, la Plusse. Enfin pas partout. Mais assez grande pour ne pas se laisser marcher sur les pieds par un... par un morveux.
Fut-il ténébreux.
Futile Ténébreux !
Plusse les invite tous à la salle à manger pour le repas du midi. Lautre changera didée plus tard ou ira coucher ailleurs. Dautres chats à fouetter, elle.
Plusse explique aux nouveaux venus quelle a fait exception pour répondre à la requête du bureau du maire (ladjoint du maire a précisé quil fallait mentionner son intervention. Et le nom du maire aussi. À qui on doit attribuer tout le crédit parce que lui, il n'a agi qu'à titre d'entremetteur) et quelle a réservé des lits pour le soir. À lavenir, ils devront suivre les règlements comme tout le monde. Et soccuper eux-mêmes des réservations en suivant la procédure habituelle du " premier arrivé premier servi. "
Ils se sont installés à une même grande table. Un joyeux party. Sous lil soupçonneux des autres bénéficiaires.
Des habitués.
Ils ont accaparé lespace que certains considèrent comme le leur. Ces derniers manifestent leur désapprobation en jetant des regards furtifs et réprobateurs aux envahisseurs.
En fait, ça fonctionne comme une cafétéria. On porte soi-même son plateau et des bénévoles derrière un comptoir se chargent de remplir les assiettes. On mange le plat inscrit au menu. Rarement de choix mais, coudon, il ny a pas de caisse...
Tout est gratuit.
Y a pas de service aux tables, dit lun des vieux. De la voix autoritaire de celui qui connaît la procédure, en montrant du doigt le comptoir de service.
What do you want, you fuckin halloween? demande le Ténébreux en français postmoderne. Aujourdhui il le sait, langlais et quelques autres langues plus ou moins mortes utilisées à travers le monde font partie intégrante de la langue française. Selon son raisonnement, cette dernière, avec toute sa grandeur d'âme, les aurait récupérées avant quelles sombrent à jamais dans loubli.
Check ça, chose ! Çui-là, y a d'l'air d'un old timer dans un film western. Tu cherches-tu tes dents, old timer? demande une fille à l'un des vieux.
Va voir din garbage, conseille une autre.
Ça fait combien d'temps que té dead meat? demande un quatrième. Y é drôle celui-là, ctun vieux cadâvre, pi y pue comme un bébé plein dmarde, ajoute-t-il, fier de sa trouvaille.
Rgarde, cé pas dla skin quelle a, la vieille minoune, cé du papier mâché, dit une autre fille, en pointant une vieille. Cé t-y ta face, que tu nous montres-là ou ben tés tites culottes sales, meûmére? Tas-tu oublié de tlaver lés dents ou bedon tu nous montres tés traces de break dans tés tites culottes?
" Con ! " a dit Plusse.
Sont pas méchants, mais...
Mais le son du " con ! " cette fois-ci na pas arrêté le grabuge.
Cest son tic et pas son tic qui sest exprimé en même temps. Sait pas. Une combinaison des deux, peut-être? De toute façon, ça sest perdu dans le brouhaha.
Ça na eu aucun effet.
Ce qui a mis fin au bordel par contre qui en a généré un autre, par la même occasion ce sont tous les vieux qui ont commencé tous ensemble à frapper la table avec leur cuillère à soupe. En cadence. En rythme.
Bam ! Bam ! Bam ! Bam !...
En regardant nulle part. En avant.
En silence.
Bam ! Bam ! Bam ! Bam !...
Pas vraiment en silence parce quils murmurent. Un grognement baryton et monocorde. Comme une longue plainte pour accompagner leur tam-tam hallucinant.
Cest lugubre.
Cest freakant.
Tous ces vieux qui font un bruit infernal.
Bam ! Bam ! Bam ! Bam !...
Qui frappent. Qui tapent.
Et qui grognent en même temps...
En fixant le mur. Sales, dans leurs vêtements souillés. Qui frappent sur la table. Avec leur cuillère à soupe. Qui ne disent rien. Mais qui grognent. Qui continuent à frapper. À scander des imprécations inintelligibles.
Qui bavent. Qui puent.
Qui frappent. Qui tapent. Qui grognent...
Bam ! Bam ! Bam ! Bam !...
Quest-ce qui se passe? a demandé, a crié plutôt, Cook, en sortant en coup de vent de sa cuisine.
Les vieux se sont calmés.
Se sont tus.
Ont tu leur silence.
Leurs marmonnements.
Ils ont soudainement baissé cuillère, les vieux.
Cook pose encore sa question. En sadressant aux punks, cette fois-ci. Aux jeunes pour être plus précis. Parce que, pour ce qui est de lattribution du titre de punk, y faudra repasser. Y repenser sérieusement, en tout cas. Ou redéfinir, mettons. Parce que, au premier abord, on voit difficilement qui, des deux groupes, peut répondre à la description.
Les vieux portent aussi des vêtements troués. Aux couleurs bizarres. Comme les jeunes. Certains ont même conservé leurs vêtements dhiver, embobelinés qu'ils sont dans toutes leurs fripes. Dans toute leur possession. Gants compris, avec des trous aux cinq doigts. Mais encore gants tout de même. Et, si ce nétait du blanc sale jaune pisse de leur barbe mal rasée et de leur chevelure en voie de disparition, on ne pourrait vraiment pas faire la différence.
Cook nest pas facilement impressionnable, sous son couvert bonne poire. Ancien militaire à la retraite, il a appris son métier de boucher dans l'armée canadienne, pour devenir cuisinier par la suite. Simple soldat au début, il a monté en grade sans jamais avoir tenu un fusil en main, sauf pour aiguiser ses couteaux. Il en a vu bien d'autres. La confrontation ne lui fait pas peur. Il sait en imposer. Il sait quand et comment en imposer. Et il en impose dans le moment.
Alors? redemande-t-il aux jeunes.
Cé lés vieux. Sont devenus fous, répond lun deux.
Maudits vieux débris ! lance le Ténébreux, en dénonçant lui aussi les vieux. Dun ton provocateur.
Les vieux ont ressorti leur cuillère. Ils recommencent à taper de plus belle, toujours sur le même rythme.
Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! ...
Font encore un vacarme infernal.
Cook les apaise de la main. Dun ton autoritaire, sans réplique cette fois, il dit que tout le monde devrait se mêler de ses affaires. Ou mieux, ne pas se mêler des affaires des autres. " Mangez ! ordonne-t-il. Y a rien de mieux pour calmer les nerfs. "
Cest convaincant.
Surtout lorsqu'on a faim.
Dautant plus quils sont tous là uniquement pour ça. Autant les jeunes et que les vieux.
Cest rassurant.
Surtout lorsqu'on a peur.
Un sentiment toujours présent quand on est libre.
Autant chez les jeunes que chez les vieux, malgré les apparences.
Plusse retourne dans son bureau. Soucieuse. Ce nest pas la première fois qu'elle assiste à un tel comportement. Enfin, le calme étant revenu...
Cook retourne à ses couteaux.
À ses fourneaux.
Les bénéficiaires, jeunes et vieux, à leur ragoût.
À leurs ragots.
Chapitre 6
Fait de plus en plus mauvais !
Il est neuf heures !
Plusse quitte son travail. Sur le pas de la porte, elle ouvre son parapluie. Lentrouvre seulement puisquelle se le fait prendre des mains par le Ténébreux qui termine la manuvre.
Il porte laccessoire au-dessus de la tête de cette dernière puis rentre la sienne sous labri provisoire par la suite.
Permettez? se décide-t-il à dire au bout dun moment.
Lintonation ascendante sur la dernière syllabe aurait tendance à annoncer une question mais le ton général suggère plutôt une prise de possession. Une sorte de kidnapping de parapluie. Un parapluienapping, en d'autres termes.
En même temps, il se retourne et serre la main des autres venus le reconduire à la porte. Lui ne couchera pas à lAuberge. Cest plus un début de bras de fer, à la façon motards, qu'une poignée de main. Ça produit un claquement sec, qui résonne sous la pluie. Il fait rapidement la tournée puis leur donne rendez-vous pour le lendemain.
Pas vraiment. Non, elle ne permet pas vraiment. Mais bon ! il est là. Il ny a pas lieu d'en faire une tempête dans un verre deau. Dautant plus que pour ce qui est de leau, elle en a assez vu pour aujourdhui. Pour la saison. Pour lannée. Pour la vie. Quest-ce quil veut, celui-là? Cest tout ce quelle veut savoir. Quoique... Bref...
Il le lui dit.
Y pleut !
Ah ! bon !Je savais pas ! répond-elle, sarcastique.
Vous avez une auto. Vous pouvez me déposer, dit-il.
Toujours ce ton effronté qui commande. Il va aller se faire voir...
Et, tiens ! il la vouvoie maintenant. Cest nouveau, ça. Ça peut améliorer les relations sociales. En tout cas, ça facilite les pourparlers de paix en Bosnie, au Moyen-Orient ou, plus près deux, dans le Vieux-Montréal, pour l'heure.
Vous serrez la main dune drôle de façon, dit-elle pour éviter de répondre directement.
Elle regrette aussitôt sa remarque, sachant fort bien que ce genre de questions, de commentaires, ne respecte pas le fameux code de la rue.
" Niaiseuse " se dit-elle en elle-même, pour confirmer son appréhension.
" Niaiseuse " se dit-il en lui-même, pour confirmer son jugement.
Elle lui ouvre la porte de lauto. Le fait monter. Lui prend le parapluie des mains. Se dirige vers son siège et sinstalle au volant. Sans un mot.
Démarre aussitôt.
On fait comme les motards, quil lui explique pour la poignée de main. Quand il y a quelquun alentours. Pour faire durs. Pour faire peur. Pour faire comme si on savait ce quon faisait. Autrement...
Quand il n'y a personne...?
Quand y a personne, on se gratte les couilles.
Plusse se retient. Pour ne pas rire.
En France, pour se saluer, continue-t-il, ayant remarqué un léger accent étranger et probablement français chez cette dernière, on se fait la bise à qui mieux mieux. Et smoutch par ici et smoutch par là. Viens que j'te bise ici. Viens que jte bise là. De vrais moumounes. Nous, on agit différemment. Nous...
Vous...?
Ben, on se gratte les couilles.
Là, elle admet. Elle a couru après. Elle rit.
Franchement.
Il est drôle, le Ténébreux.
Où va-t-il? Sait pas. Pas vraiment. Ça na pas dimportance. Il trouvera bien. Il a des amis qui seront disponibles plus tard dans la soirée en attendant...
En attendant...?
" En attendant, je me gratte les couilles ", qu'il aimerait bien lui répondre. Mais il se retient. Il a d'autres projets en vue.
Ben, en attendant, vous pouvez moffrir un café. Je nai pas dargent. Il pleut...
Bon ! il na pas dargent. Bon ! il pleut. Ça, on le sait. Bon ! et puis pourquoi pas? Mais elle rentre directement chez elle. Bon ! elle l'amène. Il nest pas dangereux, le Ténébreux. Ce nest pas très risqué non plus puisque Lise, sa coloc, est à la maison avec la petite Colette qui a quatre ans. Il nest tout de même pas pour assassiner trois personnes à la fois, simplement pour samuser, le Ténébreux. Tout de même, faut pas paranoïer ! Et franchement, pour tout dire, elle na pas peur de lui.
Pas du tout.
Peu sen faut.
Capable de se défendre, la Plusse, si ça se présente.
Elle accepte. Sans pourtant le dire. Sans pourtant le formuler. Elle le sait. Il le sait.
Il demande à qui appartient lauto. Pour faire diversion. Pour faire la conversation.
Cest à son chum. Qui est à Québec chez sa mère. Pour une semaine. Sa mère qui elle-même a une auto et qui la lui prête, lors de ses visites. Comme elle lui a prêté de largent pour acheter sa maison. Tiens ! pense-t-elle soudain, il revient quand déjà celui-là? Demain? Déjà? Le temps passe si vite... Il aurait pu revenir dans trois mois.
Ou dans trois ans.
Ou jamais.
Cé un gay ton chum? quil demande, le Ténébreux.
Il est revenu au tutoiement. Mais là, la glace est brisée. Ça na plus dimportance. Elle préfère même. En continuant avec les " vous " gros comme le bras, il aurait fini par lappeler " ma tante ", leffronté. Vaut mieux éviter.
Non ! Pourquoi?
Ben, sa mère par-ci pour l'auto. Sa mère par-là pour la maison. Cest suspect, non?
" Un homosexuel latent ", déclare-t-il formel, sur ce ton sans réplique qui le distingue des autres. Comme si, quand il avait décidé quelque chose, quand il avait pris position, cétait définitif. Rien ne pouvait len dissuader. " Sa mère lattend, poursuit-il, et lui il attend sa mère. Il attend aussi un gars pour remplir son trou de cul. Et sa mère attend un gars pour remplir le trou de cul de son trou de cul de fils. De toute façon, tous les gars qui sont propriétaires de Géo sont des homos ", conclut-il. Fin de la citation. Fin de la discussion aussi.
Conclusion rapide. Parce que, en fait, il ne le connaît pas, l'architecte. Il ne la jamais rencontré. Il ne sait donc pas de qui ni de quoi il parle au juste.
Mais elle ne veut pas le contredire. Elle ne veut pas sengager sur le sujet. De plus, elle ne comprend pas très bien le rapport entre les autos et les orientations sexuelles. Encore un code qui lui échappe... Et, qui sait, peut-être trouverait-elle quil a raison. Sans aucune raison.
Ils descendent de lauto sous la pluie.
À lappui de son bras à lui. De nouveau réunis. Sous le parapluie.
Elle habite un deuxième. Les marches extérieures sont ruisselantes de pluie. Glissantes. Elle perd pied. Il la retient par un... par où il a pu lagripper. Par où il a pu la retenir. Elle le sait. Il le sait. Elle ne peut pas laccuser de profiter de la situation. Cest involontaire. Il na cherché quà la soutenir... par où il a pu. Par où on pouvait le plus facilement la retenir. Par un sein. Et il l'a retenu justement par un sein. Il ne sest pas retenu. Enfin, oui. Un peu tout de même... Beaucoup même. Elle le sait. Il le sait. Quil la aussi caressée. Un peu. Rapidement. Furtivement. Il na pas pu se retenir. Ne sest pas retenu. Qui aurait pu?
Enfin, ils entrent chez elle.
Lise, sa coloc, est là dans une pièce qui lui sert datelier. Avec la petite Colette qui sort du bain. Présentations rapides sans même dire les noms. Cest ma coloc. Cest un... un copain. Plusse donne des ptits bisous à la ptite et à la grande. Smoutch ! Smoutch ! Lise dit bonjour avec un regard gourmand, concupiscent, sans équivoque, en direction du Ténébreux. Qui regarde ou qui ne regarde pas. Sait pas. Difficile à dire. Il nenlève jamais ses lunettes noires du nez. Même sous la pluie. Même le soir. Crisse de prétentieux !
Plusse a un sourire narquois en direction des deux.
Moquerie...?
Jalousie...?
Pas vraiment.
Une légère titillation passagère dans le fond du tiroir cur, peut-être? Cest tout.
Cpas grave.
Lise explique quelle doit se rendre chez ses parents vers dix heures et quelle passera la nuit à la maison paternelle avec sa Colette.
Puis elle senferme dans l'atelier avec la petite.
Plusse explique au Ténébreux que Lise est peintre. Et quelle a confié la garde de la petite Colette à ses parents, vu qu'elle vit seule.
Cest mieux ainsi.
Sagit pas de commérages, faudrait pas penser. Non ! non !
Mais elle se sent obligé de justifier les raisons de larrangement.
Lise est diplômée à lUniversité du Québec en histoire de lart. Cest dailleurs à luniversité quelles se sont rencontrées toutes les deux et quelles ont sympathisé.
Après de nombreuses années détudes, Lise en est venue à la conclusion que, lhistoire de lart, cest un domaine où il ny a pas beaucoup dhistoire.
Y a bien une petite histoire. Une chronologie. Mais une chronologie, ce nest pas une histoire proprement dite.
Dans l'histoire de l'art ny a pas vraiment dintrigue. Pas de prise de contrôle. Pas de guerre. Pas de dénouement.
Pas de roi déchu. Pas de reine de Saba, rien.
Pas dhistoire, quoi.
Alors, Lise a décidé den faire une. Une vraie histoire de lart.
Lise a trouvé sa mission.
Elle est devenue artiste peintre. Dont la mission est de peindre le féminisme.
Toute une histoire !
Elle nen " rédigera " que lépitomé bien sûr.
En néo-impressionnisme. Avec prises de contrôle, intrigues, guerres évidemment. Dénouement et tout. Et, par-dessus tout, des vainqueures. Toujours des vainqueures.
Elle met beaucoup démotion dans ses uvres. Un sentiment quon retrouve bien peu chez la plupart des artistes et pratiquement jamais chez tou(tes)s les crisses de barbu(e)s prétentieu(ses)x qui conceptualisent et qui gesticulent, mais qui nont rien à dire. Nont rien à branler. Surtout les crisses de barbu(e)s prétentieu(ses)x. (Crisse(s) de prétentieu(ses)x étant lexpression favorite de Lise qui lutilise à toute les sauces.)
Lise peint des femmes qui dominent les hommes. Elle peint des scènes érotiques où lhomme est placé sous sa partenaire, cette dernière le surmontant.
Toujours.
Et dans les yeux des personnages, la flamme, la révolte, la victoire, la domination, l'assujettissement, la superbe en haut. La peur, la défaite, la capitulation, la soumission, la faiblesse, la honte en bas.
Toujours.
Le post féminisme, dans sa tête à elle, ça nexiste pas. Et on peut compter sur elle, ce nest pas demain la veille.
Lise fait beaucoup de recherche. Des recherches intensives. Exhaustives. Enfin, elle couche avec beaucoup de gars qui se retrouvent automatiquement sous elle. Et dans la même position, sur une toile le lendemain.
Ce ne sont pas des toiles à proprement parler. Ce sont plutôt des acrylique et pastels secs sur papier Arches. Lise a une grosse production. Elle prépare une exposition solo. Sa première.
Elle travaille beaucoup.
Et elle couche beaucoup. Avec beaucoup de gars différents.
Un gars, un acrylique et pastels secs sur papier Arches. Un autre gars, un autre acrylique et pastels secs sur papier Arches.
Et ainsi de suite...
Une grosse production. Qui passera à lhistoire. À lhistoire de lart.
Lart salé.
Mais ce nest pas très sain pour léducation dune petite fille de quatre ans. Les parents, par définition, ont le devoir dinitier très tôt leur progéniture à lart et à la Culture avec un grand c. Mais faut tout de même pas exagérer...
Ses uvres sont... comment dire? Correctes. Non. Cest beau. Cest même très beau. Dune construction... juste. Cest le moins quon puisse dire. Et il faut regarder attentivement pour comprendre, si on ne sait pas de quoi elle parle. Et pour finalement apprécier à sa juste valeur. Ce sont des uvres... ésotériques.
En tout cas, ce sont des uvres qui portent à réfléchir. À quoi? Sait pas. Cest dailleurs pour ça que ça porte à réfléchir.
Lise en expose deux actuellement dans la chambre de Plusse, en attendant de les vendre.
En fait, elle espère intéresser le Jacques à Plusse, plus précisément. Qui est architecte. Qui doit connaître lart. Qui peut faire des suggestions à ses clients. Mais qui insiste pour coucher avec Lise avant. Pour comprendre la profondeur, la sincérité de lartiste. Qui ne veut rien savoir de lui. Mais qui na rien révélé à Plusse de cette exigence. Pour ne pas la blesser. Pour ne pas lui dévoiler que son Jacques, cest un crisse de prétentieux. Qui na rien, mais absolument rien à foutre des acrylique et pastels secs sur papier Arches de Lise qui sont des croûtes. Qui la dit à Plusse. Qui na, par ailleurs, rien dit à Lise. Pour ne pas la blesser.
La petite Colette sort de latelier et samène en courant se jeter dans les bras de Plusse qui laime bien.
Plusse demande au Ténébreux de sen occuper pendant quelle passe à la cuisine adjacente préparer du café et des sandwiches, avec entrée de sardines en sauce soya et tout. Plusse a faim. Le Ténébreux aussi. Il na pas mangé à lAuberge. Les vieux fous lui ont coupé lappétit net avec leur ramdam du midi. Le soir, il sen souvenait encore avec la nausée. Plusse, elle, ne mange jamais à LAuberge.
Jamais !
Cest une question de principe. On ne mange pas sur un lieu de travail. Parce que lemployeur en profite toujours pour faire sentir que cest lui qui paye le lunch avec le salaire qu'il verse. Et que si ce n'était de lui... Enfin, passons...
Ben, quest-ce que tu veux que jfasse? Jconnais pas ça, moi, les enfants.
Demande-lui. Elle va te le dire, suggère Plusse, en poussant lenfant timide mais curieuse. Comme tous les enfants du monde.
La petite sourit. Elle sent bon.
Comment tu tappelles? lui demande-t-il, en la chatouillant délicatement au nombril, sur son petit pyjama blanc avec plein de lapins roses imprimés dessus.
Coco ! répond la petite Coco. Toi, comment tu tappelles? demande-t-elle à son tour.
Rocco ! quil dit. Assez fort pour que lautre, la sceptique, lentende dans la cuisine.
Cest comme Coco, constate la Coco.
Les deux ensemble, on fait Cocorocco, plaisante le Ténébreux. Cest le cri du jus de carottes quand il se lève le matin pour réveiller les lapins, quil lui dit en taquinant les petits lapins sur le pyjama : " Cocorocco ! Cocorocco ! "
La petite le gratifie dun large sourire où il manque évidemment une dent. La principale. La dent den avant. Elle est cute comme toutes les petites filles en pyjama qui sortent du bain.
Elle fait : " Cocorocco ! Cocorocco ! " en écho puis, toujours timide, se fourre sans détour le doigt dans le nez. Children will be children...
Mets pas tes doigts dans ton nez. C'est pas beau, qu'il lui dit. Té ben belle dans tes lapins roses?
Jai pris mon bain, gazouille la petite, obéissante. Jai mis mon pydjin. Cé un cadeau de ma Tante Luce.
Y sent bon ton pydjin. Tas pris ton bain avec ton pydjin?
Noooooon ! On prend pas son bain avec son pydjin. On le met après, répond la fillette, en zézayant et en tortillant le pyjama. Raconte-moi une histoire, demande-t-elle, racoleuse comme tous les enfants.
Cé un hang up chez vous, les histoires, répond lautre, sans que son sarcasme touche la petite. Jsuis tout de même pas pour te raconter lhistoire de ma vie, ajoute-t-il, toujours assez fort pour que la sandwicherie ne manque rien à la conversation. Y en a qui sarracheraient les oreilles, insiste-t-il, pour soutenir lintérêt nella cucina. Bon ! finit-il par céder, jvais te raconter lhistoire du prince charmant. Viens tasseoir ici, à côté de moi, sur le divan.
Coco sassoit, se love tout près de lui.
Voici lhistoire du prince charmant, commence-t-il, en sassurant toujours de la curiosité de la préposée au café et autres provisions, qu'il peut apercevoir du coin de l'il. Il ajuste son langage et sa voix pour imiter celui des narrateurs dhistoires denfants à la radio ou à la télévision. Il était une fois, il y a très longtemps, dit-il, 10 ou 11 ans peut-être, un prince charmant... qui... qui... sétait trompé dhistoire. Voilà ! Il sétait carrément trompé dhistoire. Le prince croyait, nest-ce pas, dans sa naïveté de jeune adolescent, n'est-ce pas, quon devait lui fournir un beau cheval blanc pour partir à laventure au grand galop, vers de belles contrées inconnues. On devait aussi lui donner beaucoup dargent pour subvenir à ses besoins. Tout ce quil avait à faire en retour, cétait de charmer les belles dames et les petites filles en pydjin et ainsi vivre heureux jusquà la fin de ses jours, sans souci ni obligation daucune sorte.
Mais il s'était royalement trompé.
Quelle erreur ! Quelle horreur ! Ce nétait pas ça du tout. Il devait charmer bien sûr. Mais pas des belles dames et des petites filles en pydjin. Il devait charmer... des serpents. Il nétait pas prince charmant mais charmeur de serpents. Son manager avait oublié de lui préciser cette partie importante du contrat. Comme il ne connaissait rien aux serpents, il se fit piquer tellement de fois par toutes sortes de langues fourchues quil dut quitter son emploi. Cétait devenu une question de vie ou de mort, nest-ce pas? Il se retrouva bénéficiaire du Bien-être social, puis itinérant, puis bénéficiaire de la Ville de Montréal. Jai bien dit de la Ville avec un v majuscule et deux l, nest-ce pas?
Il a lancé cette dernière phrase en più forte. Pour être bien sûr de se faire comprendre de la présidente de la FINE la Foire internationale des nounounes qui fricote dans l'autre pièce. Ben fine mais un peu nounoune sur les bords, non, la bambola là-bas.
Elle est à double sens ton histoire, répond l'autre. Cest pas une histoire pour enfants, ça. Tu vas lui faire peur, commente la sardinerie. Qui nen finit plus de construire des sandwiches à quatre-vingt-dix étages. Et de remplir des centaines de milliers de barils de café pour deux personnes. Quoi, merde ! On part pas en expédition à ce quon sache...
Tu las aimé, toi, mon histoire? demande le Ténébreux à toutes les petites filles de la terre.
Ouiiiiii ! dit la pydjin, pour contredire la cafetière.
Raconte-moi z-en une autre, tu veux?
Il veut. Il veut bien. Il voudrait surtout que lautre tartelette au fromage se grouille un peu le cul...
Oyez ! Oyez ! Voici la légende du légendaire El Dodo, une comptine tirée du folklore colombien, quil dit, toujours assez fort pour piquer la curiosité autant de toutes les petites filles du monde que de tous les bols à café du monde.
Cest quoi une comptine? demande la pydjin.
Cest un petit conte pour les petits enfants qui apprennent à compter. Ça marche comme ça. Je tenvoie un compte pour divertissement et tu le payes.
Jai pas dargent, dit la petite avec un sourire, en tortillant le pyjama de plus belle, de nouveau gênée.
Jte fais crédit. De toute façon, cest un compte à dormir debout, (il la regarde) à dormir... assis, aussi.
Il raconte.
Il était une fois, dans un barrio charmant et tranquille du sud de la Colombie...
Cest où la Colombie?
Ça na pas dimportance. Mais pour lhistoire, disons que cest un beau pays, un pays de rêve, de soleil, de mer, en Amérique du Sud. Bon, on recommence. Tu mécoutes?
Oui !
Tu poses plus de questions?
Non !
Veux-tu un verre de lait?
Non ! Pourquoi?
Tiens, jpensais que tu posais plus de questions?
La petite sourit, faussement honteuse.
Il était une fois, donc, en Colombie, un beau pays dAmérique latine plein de fleurs, de mers, de soleil et de beaux rêves, un voleur de grands chemins surnommé El Dodo. Aussi rusé qu'imprévisible, le grand El Dodo frappait partout, surtout en bordure des grands chemins, parce que, comme je lai dit, cétait un voleur de grands chemins. Il détroussait ses victimes sans vergogne...
" sans honte ", précise-t-il, pour éviter la question.
...et sans aucun remords. Son crime le plus spectaculaire, il le perpétrait dans des banques. Sa méthode de travail était dune simplicité remarquable. Au moment de pénétrer dans un établissement, El Dodo se mettait à bâiller aux corneilles, ce qui avait pour effet contagieux de plonger automatiquement les caissiers, les bailleurs de fond, les gardiens et toute la clientèle dans un profond sommeil. Le tour était joué. El Dodo vidait promptement les poches de tous les dormeurs, sans oublier les coffres de la banque. Puis, doucement, sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller personne, il partait sans demander son reste, vu quil ne restait plus rien...
La petite se met alors à bâiller.
... et, chaque fois que l'on prétendait l'arrêter, il utilisait le même stratagème pour endormir les soupçons et obliger les policiers à ses trousses à fermer les yeux sur son comportement illégal.
" Bahhhhhhh ! " ajoute-t-il, pour faire une démonstration tangible du système infaillible du voleur.
Et ça marche. La petite ferme les yeux et n'est pas loin de s'assoupir.
Un jour cependant, alors qu'il ne s'y attendait guère, un gardien de sécurité résista à ses bâillements. Le matin même en effet, celui-ci avait bu un café à son petit déjeuner. Et le café l'empêcha de s'endormir. Ayant mis la main au collet du fieffé voleur, il invita toute la population à boire le bon café de Colombie pour contrer définitivement les agissements du fameux El Dodo et de ses émules. Ainsi, du jour au lendemain, cette bonne habitude prit de telles proportions quelle se propagea rapidement à travers le monde. C'est lui, Juan Valdez, quon voit à la télévision dans les publicités qui vantent le goût unique du café de Colombie. El café que el conocedor prefiere. Avec son âne et ses sacs de café, il se promène dans toutes les bonnes épiceries et les bons restaurants du monde entier. Cest une belle histoire, non?
Ouiiiiiiiaaahhhh ! répond la petite à moitié endormie. Pi El Dodo, lui? Quest-ce quil est devenu, aaaaahhhEl Dodo? demande-t-elle, dans un bâillement sonore.
Ben ! El Dodo, heu !... El Dodo... ben, il a été condamné à la chaise... berçante... heu !... jusqu'à son dernier dodo.
" Con ! " a fait la tourtière dans la cuisine.
Lise sort à son tour de latelier. Elle vient chercher la petite au moment où la percolateure samène avec son plateau de service plein de goodies quelle dépose sur une petite table... à café.
Il y a des sardines en sauces soya, des sandwiches au jambon avec de lAuthentic Hot Dijon Mustard et du café. Il y a aussi une bouteille de vin blanc frais et deux verres.
Plusse allume quelques chandelles pour donner un éclairage dappoint. (Ça pue et cest dangereux ce genre déclairage qui nattend quun peu dinattention pour foutre le feu partout. Qui constitue un feu " en devenir ", pense le Ténébreux.) Puis elle ouvre la radio. Un poste communautaire. CIBL-FM, 101,5 au cadran. Elle sassoit sur le divan.
Loin du Ténébreux. Mais sur le divan quand même.
Faut dire quil ny a pas dautre meuble. Il y a bien une armoire, une lampe halogène, plein dacrylique et pastels secs sur papier Arches sur les murs et une petite table à café. Mais cette dernière est déjà for occupée par le plateau. Peut vraiment pas sasseoir ailleurs que sur le divan.
Cest cosy. Sûr.
Mais ça manque de sofas. Faudra y penser à la prochaine paye.
Plusse débouche le vin et remplit les verres.
Lise dit quelle ne les dérangera pas plus longtemps. Quelle sen va avec sa Coco. Chez sa mère (elle dit chez la grand-mère). Quelle sexcuse pour le dérangement. Quelle sexcuse pour la petite. Quelle sexcuse pour tout.
Plusse dit quelle ne les dérange pas. Quelle laime bien la petite et quelle peut prendre un verre de vin avec eux si elle veut. Lise bien sûr, pas la petite. " Veux-tu un verre de lait, Coco? " demande-t-elle. " Prends un ballon dans larmoire, " dit-elle à Lise.
Le Ténébreux, lui, ne dit rien. Ce nest pas dun verre de lait quelle a besoin, la petite salope, mais dun Kleenex, vu quelle a encore le doigt dans le nez. Et ce nest pas dun verre de vin mais dun vibrateur quelle a besoin, la grande salope, qui le déguste encore des yeux.
Mais, il continue de ne rien dire.
Absolument rien.
Rien de rien.
Enfin, il demeure muet, quoi.
Coi, si lon peut dire.
Peut-être est-il mort. Enfin, on nentend absolument rien de ce côté-là.
Un vrai tombeau.
Et Lise sen va.
Avec la petite toujours en pydjin, somnolente, quelle emmitoufle dans un immense châle de laine par-dessus lequel elle jette un imper jaune. Assez jaune pour faire peur à un pompier.
Sans verre de lait.
Sans verre de vin.
Sans acrylique et pastels secs sur papier Arches avec un grand crisse de prétentieux. Qui ne comprend rien à lart de tout façon.
Chez la grand-mère.
Chapitre 7
Fait bon !
Tu devrais écrire des livres pour enfants, dit Plusse. Tu as du talent.
C'est un de mes projets, écrire, répond-il.
Il est plein de projets, le Ténébreux. Il veut voyager. Partir. En affaires. Ouvrir un restaurant. Un bar. Une taverne. Faire de la musique rave (de la musique de chanvre). Écrire des chansons pour des vedettes. Plein de projets. Cest un principe avec les projets. Il en faut beaucoup.
Pour avoir la chance que lun deux se réalise.
Faut dire que la moyenne daboutissement de ses projets est de lordre de .0001%. Alors, autant en travailler 150 en même temps. La déception est moins forte quand rien ne marche, vu quil lui en reste encore 149 autres en chantier.
Et un jour, sans quon sy attende, paf ! il y en a un qui verra le jour.
Y a des gens qui se réveilleront. Qui comprendront enfin son génie.
Ensuite, il ne lui restera plus quà se suicider pour passer à la légende. Comme Kurt Cobain. Il deviendra lui aussi une étoile filante et paumée. Au firmament de la disgrâce éternelle, certes ! mais de la notoriété publique aussi.
Au chapitre du suicide, cest lui qui décidera. Le quand, le comment et le pourquoi, ça ne regarde que lui. Et personne d'autre que lui. C'est à lui que revient le dernier mot. C'est lui Dieu en ce domaine. Et il n'a de compte à rendre à personne. Sil se tue, qu'on essaie donc de lui prouver à lui que quelqu'un d'autre quelque part continue dexister? Alors hein !
Justement à la radio, ti-Kurt chante I hate myself and I wanna die. Quelle coïncidence non? quon doit au choix musical de CIBL-FM.
Avant son suicide cependant, il aimerait bien, si possible, baiser Claudia Schiffer, Lady Di ou Mitsou. Whichever des trois witches comes first. Pas d'importance... Pour lui, ce nest pas une question de beauté ou de fantasme sexuel, mais il " mérite " de tremper son biscuit dans quelque chose de connu. Pour la postérité. Pour lexpérience de la chose. Pour dire que, bon ! il a baisé une telle ou lautre telle.
Pour Claudia Schiffer cependant, ça ne le dérangerait pas dattendre trois ou quatre jours après sa mort pour se la faire. Question de la laisser faisander un peu. Lui donner du goût là où ça compte. Entre les deux jambes. Pour quelle livre toute sa saveur. Nature, la Claudia, elle doit manquer de torque, comme on dit. Elle doit friser linsipide. Elle doit goûter le verre deau.
Mais ce n'est pas une conversation à tenir à une fille qu'on vient tout juste de rencontrer. Alors il se la ferme.
Tu la trouves sympathique, Lise? demande Plusse, en servant le vin et en commençant à grignoter.
Ouiiiiii ! dit le Ténébreux, sur le même ton que la petite cochonne de tout à l'heure.
Je laime bien, dit Plusse, sans rire et sans relever le sarcasme. Jaime ce quelle fait. Cest une artiste très sensible. Mais le défilé des amants tourmentés, ça jmen passerais bien.
Tes forcée de les rencontrer? Elle te les présente?
Quelquefois. Mais cest déjà trop. Et il y en a qui séternisent. Dans ce temps-là, elle enfile un t-shirt où cest écrit en gros caractères Non merci, je ne déjeune pas ! Et elle se pavane devant eux. Ils finissent par comprendre le message. Si tu veux le voir, tas quà prendre rendez-vous avec elle, ajoute Miss Persifleuse, mieux connue sous le nom de Miss Trop-Loin-sul-Divan qui, pour linstant, fait fi de sa ligne puisquelle passe à lattaque de son deuxième sandwich.
Comment tas fait pour finir dans la rue? demande-t-elle pour meubler la conversation. Une autre de ses questions stupides qui ne mènent à rien. Qui ne méritent même pas de réponse. Quelle regrette déjà.
Jai pas fini, je commence, répond lautre, condescendant, en évitant de narguer la blanche colombe.
Perspicace, il sait quun peu de pathos peut le mener loin dans les circonstances. Alors il beurre la tartine. Épais. Il raconte une jeunesse triste et solitaire à la campagne. Son mélodrame atteint lapothéose au moment même où Charles Aznavour entonne La Mama à la radio. Très à propos comme choix musical, CIBL-FM, non? Il nen demandait pas tant. Mais, bon ! merci CIBL ! Merci Charles !
Des Italiens, ses parents. Installés depuis plus dune trentaine dannées dans un petit village de Beauce où il est né. Lui-même na jamais connu lItalie. Se lest fait souvent trop souvent raconter par une mère apitoyée sur ses malheurs dimmigrantes. Un père manuvre sur une ferme. Il était extraordinaire quand il était sobre, son père. Mais, quand il partait sur la galère, quand il sennuyait de son Italie natale, tout le village partait sur la galère avec lui. Ça pouvait durer une semaine entière. Souvent deux. Quand cétait fini, quand il nen pouvait plus, il rentrait à la maison, sexcusait et redevenait lhomme chaleureux quil était au fond.
Pour ce qui est de sa mère, elle na jamais réussi à oublier sua famiglia abandonnée dans le sud della sua Italia. Lentement, elle avait sombré dans une neurasthénie chronique dont la mort lavait délivrée. Sortez vos mouchoirs...
Pauvres aussi ses parents. Tellement pôôôôôôôvres que la petite famille a souvent dû se nourrir de soupe à la cuillère. Cest le nom qu'il donnait au bouillon que confectionnait sa mère quand elle manquait de provisions aux fins de mois. Dans ces cas de force majeure, elle faisait bouillir les cuillères de bois utilisées pour faire la cuisine et quelle évitait toujours de laver. Quand le consommé réussissait à prendre un semblant de couleur, elle le servait avec des toasts généralement sans beurre. Dans les jours plus fastes, elle rajoutait un oignon, quelques macaronis et de la farine pour donner plus de consistance à la préparation. On comprend quil faille y aller avec le dos de la cuillère, aujourdhui, pour lui parler de soupe instantanée...
Aujourdhui aussi, il déjeune tous les matins, ironise-t-il, au profit de la Sainte-Jalouse-de-sa-Coloc, mère des toiles de cul, des cafetières filtre en Pyrex, des sardines en sauce soya et des sandwiches tomate-jambon-tomate, salade, moutarde, avec des pickles en guise de condiments.
Patronne des napkins aussi, peut-être?
En espérant, en priant merde ! pour quelle ne soit pas en plus protectrice de la gomme à mâcher Trident, sans sucre, qui ne colle pas aux gencives.
Il soffre un second verre de vin, plein à ras bord. Elle, un petit peu. Juste un petit peu. Pour rafraîchir. Elle na pas encore terminé le premier.
Cest du vin de dépanneur, constate le Ténébreux.
Oui, dit Plusse qui sexcuse. Elle travaille trop. Elle na pas eu le temps de sapprovisionner à la Société des alcools. Et, bon, sil nen veut pas...
Non, non ! Ça ne fait rien. Ça ira !
Ils trinquent.
Le Ténébreux a soif. Il boit vite. Il se ressert. Il boira jusquà la lie, sil le faut. Ce qui ne devrait pas présenter de complications parce que, avec les vins de dépanneur, la lie, cest directement sous le bouchon quon la trouve.
Et il commence déjà à en sentir les effets.
Les effets de la lie. Oh ! la ! la ! la lie !
Pourquoi travaille-t-elle comme assistante sociale? Pourquoi travaille-t-elle à lAuberge? Pourquoi soccupe-t-elle de restants de trous de cul de société comme les vieux dégueulasses quil a vus? Pourquoi ne cherche-t-elle pas un travail plus valorisant? Moins déprimant? Elle qui a plein de talent et plein de grosses... de belles qualités sinforme-t-il, en lorgnant son hôtesse en haut de la ceinture.
Ben, il en faut des gens comme elle. On ne peut pas tous vouloir les mêmes choses dans la vie. Le résultat à tout prix. Le succès comme on en parle dans les journaux et les magazines de mode. On ne peut pas tous se satisfaire de la pensée positive à la Jojo Savard. Son travail humanitaire, elle la choisi en connaissances cause. À la suite détudes quelle a réussies. Elle na rien dune Mère Teresa, Plusse. (Physiquement, cest indiscutable, pense le Ténébreux. Elle est plus grande et surtout plus... volumineuse à certains endroits. Pour les goûts vestimentaires, là, d'accord, il y a des ressemblances.) Et son intervention sociale la valorise pour le moment. Elle apporte un soulagement aux nécessiteux qui dépendent delle. Plus tard, elle verra. Plus tard, elle fera le bilan. Pour linstant, cest vrai, cest plutôt déprimant. Mais elle est jeune et elle gagne un salaire. Pas un bon salaire, non ! Mais un salaire tout de même. Qui lui permet de soffrir des petites gâteries et qui laident à supporter les moments plus difficiles.
Avec les seins quelle promène sous sa robe de Carmélite bleu marine, elle peut bien se mettre à parler intelligemment ou à réciter le catéchisme de la parfaite petite bourgeoise altruiste si ça lamuse. Ça ne changera pas dun iota la concentration du Ténébreux, qui entame allègrement son quatrième ou cinquième verre de lie. Sait pas. Ne compte pas. Et qui a pogné le fix. On devine où.
Jéconomise de largent, dit-elle. Je veux prendre des vacances. Lhiver prochain. Début février. Dans six mois, tout au plus. Jai besoin de me reposer. Trop de stress. Je veux aller dans le sud. À la chaleur. Me faire bronzer au soleil, sur une plage de sable blanc. Sous les palmiers. Faire de la plongée sous-marine. Dans les Antilles françaises, précise-t-elle. Je veux respirer lair salin, le varech, tout. Boire des ti-punchs les pieds dans leau. Deux ou trois semaines, je ne sais pas. Ça dépend de largent que je pourrai économiser dici là.
Lui, le Ténébreux, cest dans les gentilles Françaises quil veut les passer ses vacances. Plus précisément dans celle-ci, avec son petit double menton excitant. Pas taleûre. Pas dans six mois. À swère. Tusuite. Au plus tard, dans les six minutes qui suivent. Il a beaucoup travaillé ces temps-ci. Depuis trois quarts dheure au moins quil écoute les élucubrations de deux illuminées et demie; qu'il raconte des histoires à lune, à la mi-l'une et à lautre pleine lune; quil boit du gros punch plus ou moins frelaté et quil bouffe des sandwiches, le petit doigt en lair, en sessuyant le bord des lèvres avec un napkin pour faire snob. Faut se mettre à sa place. Cest stressant, ça. Il a besoin de vacances, lui aussi. À la chaleur. Il a besoin de se faire bronzer lui aussi. De se faire brûler la peau par deux gros soleils radieux. Radiaux. Il a besoin de se vautrer sur une plage de sable blond et de palmiers froufroutants, au sud des deux gros soleils. Il a besoin de respirer son air salin à elle. Son varech. Tout. Dailleurs, pour la plongée sous-marine, il a déjà ses goggles sur le nez. Alors, hein ! Par ici le ti-pwésson.
Comme les Japonais, il les déguste vivants, les ti-pwéssons.
Frétillants.
Arigato !
Par principe, il ne suce jamais les féministes ni celles qui portent un casque pour faire du vélo.
Pour les punir. De quoi? Sait pas. Pas d'importance.
Les féministes et les porteuses de casque de vélo ne perdent peut-être rien à sa grève discriminatoire, allez savoir. Mais comme tout est question dappréciation...
Tout compte fait, il ne suce plus souvent depuis un certain temps.
Pour être franc, ça fait même très longtemps quil na pas sucé. Il songeait justement à ce petit problème la semaine dernière à lancienne manufacture, en sattaquant à une tranche de pizza Dominos Family Special, livraison en 30 minutes ou moins, sinon vous ne payez rien. Dailleurs, il ne voulait pas payer parce que, prétendait-il montre en main, le livreur navait pas effectué la livraison dans le temps requis. Il a finalement réglé pour éviter une confrontation avec la police et la mafia italienne. Ce qui, de toute évidence, laurait forcé à manger froid.
Aujourdhui, cest peut-être son jour de chance. Qui sait? Le jour béni où il pourra mettre enfin un frein à son jeûne obsédant. En effet, la tarte dà côté na rien d'une féministe. Et pour ce qui est du vélo, ça a tout lair dêtre la dernière de ses préoccupations. Alors...
Mais cest loin, les gentilles Françaises. Très loin. Cest à lautre bout du monde. Cest à lautre bout du trop grand divan kitsch à trois places en velours côtelé vert. Cest là-bas, là-bas. Très loin. À quelque deux mille kilomètres environ. À vue de nez, bien entendu. En tournant à gauche, derrière la bouteille de vin.
On peut obtenir des cartes géographiques très détaillées chez nimporte quel adolescent en santé qui, contrairement à lui, na pas trop bu.
Et sil ne se décide pas à entreprendre le voyage dès maintenant, il risque de perdre son ticket.
Il risque de perdre son bagage.
Il risque de perdre son bagou.
Soûl en plus, il risque la catastrophe.
Lécrasement pur et simple du Boeing 767 gros porteur quil a entre les jambes.
Le crash.
Le non-d&ea