Rumeurs de morts

Par : Marc Lessard

 

Ce roman est une fiction et tous les personnages qui s’y côtoient sont imaginaires.

 

Je tiens à remercier Patrick Ropars ainsi que le Dr. Gilbert Gauthier pour leur amicale complicité sans laquelle certains crimes et/ou meurtres n'y auraient peut-être jamais été commis. C'aurait été bien dommage !

M. L.

 

À moi !

 

 

Tu peux entrer si tu veux, qu'elle lui dit, hospitalière.

– Yeah ! Why not ! You know, jé né parlé pas bécoup lé francé but si you parlé slowly, jé pouis all comprindre, okey? qu'il lui répond laborieusement.

Ça fait plus de trois mois déjà qu'il sillonne les routes de la province, en tentant d'amadouer la langue des autochtones qu'il trouve compliquée et dont le débit est beaucoup trop rapide à son goût. Pour payer ses déplacements, il vend de petits articles et accessoires en cuir aux bons samaritains qui le prennent en stop ou aux passants sur la rue, quand il traverse une ville ou un village. Il confectionne ces objets à la main avec des outils de fortune mais ça donne un assez bon résultat.

Ça fait " artisanat ".

Il y a déjà un bout de temps qu'il erre à l'aventure au gré de sa fantaisie, ivre de liberté. Il a déjà traversé toute la côte est des Etats-Unis, du sud au nord, et découvre, au jour le jour, de nouvelles régions au Québec. Il couche la plupart du temps, au hasard, à la belle étoile. Chez de rares amis de passage, quelquefois.

Et cette girl ce soir l'a approché sous prétexte de jeter un coup d'œil sur ses masterpieces. Il a aussitôt détourné la conversation sur un sujet plus intéressant, sentant qu'il ne lui est pas indifférent. Elle s'est montrée plutôt réceptive à son approche, la girl, avec ses airs de nymphette énamourée, ses yeux de velours et son sourire à la Madona.

Elle l'invite à entrer.

Il peut bien se l'avouer, ça fait quelque temps déjà qu'il en a marre de sa liberté qui le laisse trop souvent... libre, c'est-à-dire seul. S'il peut se mettre cette babe sous la dent all night long et lui montrer ce dont an all-american boy est capable. S'il peut sauver l'honneur de la nation. S'il peut lui foutre l'oncle Sam dans les mains ou ailleurs, il lui fera voir 50 étoiles and a few banners à la little broad...

Sans plus de préambule, il lui saute dessus et entreprend de la déshabiller. Elle ne résiste pas et semble même prendre part à la manœuvre rendue difficile par l'exiguïté des lieux.

Au bout d'un certain temps cependant, il sent confusément une certaine réticence. What's wrong? Don't know. Don't care. Ne désirant pas laisser en plan une entreprise à laquelle il a déjà consacré trop de temps, il s'apprête à lui signifier que rendue à ce stade-ci, elle a déjà dépassé le point de non-retour, the bitch, et qu'elle est mieux de se décider. Sinon ,il se passera de son approbation.

Mais les yeux de velours sont devenus des éclairs de feu. Son sourire s'est transformé en une grimace qui n'a plus rien d'attirant. For God's sake ! elle bave...

Elle prononce un mot qu'il ne comprend pas. The bitch must be swearing.

Soudainement, avec rage, elle le frappe dans le cou, à toute volée, à l’aide d’un objet en acier inoxydable.

Vlan !

Il porte la main à la blessure d'où le sang gicle dru, à la mesure de ses pulsations cardiaques. La folle est déchaînée. Et même s'il tente de se protéger du mieux qu'il peut, il ne parvient pas à éviter les coups.

Vlan ! Vlan ! Vlan ! Vlan !

Enfin, elle s'arrête, à bout de souffle. Trop tard pour lui qui a perdu le sien en même temps que tout sons sang.

Définitivement.

Drop dead, Fred !

 

Chapitre 1

Il pleut !

 

Chapitre 2

– Commence avec les oignons et l’ail, dit Cook.

– Combien? demande l’autre.

– Épluche tout c’qu'il y a !

– Des carottes?

– Des carottes, du céleri ! Tout, j’te dis !

– Des piments...

– C’pas des piments, c’sont des poivrons ! Des poivrons verts.

– Okey ! Et des navets aussi?

– C’sont pas des navets, c’sont des rutabagas ! Épluche tout ! Des pommes de terre aussi. Tous les légumes...

– Si c’est pas des navets, l'interrompt l'autre, pourquoi vous appelez ça du navarin d’agneau, d'abord? Me semble que du navarin d'agneau ça se fait avec du navet, non?

– Écoute ! Ou tu m’donnes un coup de main, tu fermes ta gueule et tu travailles, ou bien j’demande à quelqu’un d’autre. Toi, t’iras manger ailleurs. J’ai pas le temps d’répondre à tes questions. J’suis déjà en retard. Y z-aiment pas ça, eux autes, quand on est en retard. Y sont pauvres mais y z-ont encore une fierté. Et, surtout, y z-ont faim ! Y z-ont toujours faim d’ailleurs...

– Okey ! Okey ! C’est pas nécessaire de pogner le mors aux dents. J’voulais juste savoir. Pourquoi pas du bœuf? Y doivent pas aimer ben ben ça, de l’agneau, non?

– D’abord, c’est pas de l’agneau, c’est du mouton. On dit navarin d’agneau pour... pour donner un peu de classe à ce ragoût-là. Le navarin, ça s’fait avec de l’agneau... ou du mouton quand on n’a pas d’agneau. Pas avec du bœuf. Pour l’instant, c’est tout ce que j’ai. Du mouton. Si j'avais eu du bœuf, j'aurais préparé un bœuf bourguignon. Si y z-aiment pas mon navarin, c’est pas mon problème. Et, le rutabaga, c’est un légume qui a un goût prononcé. Bien meilleur avec du mouton. C’est un légume qui est très nourrissant. Et quand on ne paye pas c'qu'on mange, on ne lève pas le nez dessus. On n’fait pas la fine bouche. De toute façon, y a jamais personne qui s’est plaint. Y a jamais personne qui a refusé de manger jusqu’à maintenant. Alors...

Cook n’est pas de bonne humeur aujourd'hui. C'est difficile à percevoir à première vue parce qu'il ne sourit jamais. Et il bougonne sans arrêt.

De nature taciturne, on l'apprécie pourtant à sa juste valeur comme chef de cuisine. C’est une personnalité qui gagne à être connue, comme on dit. Parce que de prime abord, le personnage paraît plutôt rébarbatif. Avec sa corpulence de débardeur, un ventre proéminent, des mains larges comme des planches à pâtisserie qui battent au vent au bout de longs bras en arceaux, on dirait un arbre bien enraciné et bien intégré dans son environnement immédiat. Mais réfractaire à tout ce qui ne le concerne pas personnellement. Avec ses cheveux en broussaille, noirs et gris aux tempes, une barbe – noire aussi – où commencent à germer quelques épis de blanc et surtout, avec son regard noir où on ne discerne jamais la moindre émotion, on dirait aussi l'épouvantail à corbeaux du Wizard of Oz.

Mais quand on le connaît, on sait qu'il n'épouvante que les épouvantés d'avance.

Dans son métier cependant, on ne peut le prendre au dépourvu. Il possède tous les trucs et toutes les astuces qui lui permettent de créer un chef-d'œuvre culinaire à partir de rien. Pas un artiste, non ! Un artisan de génie.

Malheureusement hier, il s’est blessé en dépeçant une carcasse de viande, gracieusement offerte par un généreux boucher.

Tous les lundis, à longueur d’année, Cook fait le tour des commerçants du quartier – la tournée des amis comme il dit – qui trouvent toujours le moyen de lui refiler des surplus, la plupart du temps des denrées invendues au cours de la semaine précédente.

De la viande, des légumes, des pâtisseries. Des boîtes de conserve aussi. Cook prend tout. Accepte tout. Demande tout quand on ne lui donne rien. Exige tout quand on lui refuse. Avec insistance et surtout avec cette balourdise paysanne et attachante – gros nounours mal sucé, qu’on dit de lui en riant – qui fait qu’on ne peut rien lui refuser.

Et Cook reçoit tout. Sans même dire merci. Sans même sourire.

Les denrées ne sont pas toujours de première qualité, de première fraîcheur. Mais, bon ! avec une bonne cuisson en sauce – il prépare habituellement des ragoûts – et avec beaucoup d’épices dont lui seul a le secret – de l'ail entre autres, beaucoup d'ail – le tout finit par prendre de la couleur et de la texture. Le tout devient présentable. Le tout devient mangeable.

Et souvent – généralement même – agréable.

On en redemande. On se bouscule souvent pour un deuxième service.

Surtout qu’il affuble ses plats des noms prestigieux ou exotiques que l’on retrouve habituellement au menu des grands restaurants : navarin d'agneau, bœuf bourguignon ou à l'ancienne, blanquette de veau ou de porc, civet, zarzuela, goulasch, etc.

En fait, beaucoup de connaisseurs ne jurent que par la viande faisandée. La viande qui a assez vieilli pour livrer toute sa saveur. Tous ses sucs. Toute sa quintessence.

C’est une question de goût !

Cook, lui, jette une bonne quantité de thym, de romarin, de cumin et de poivre de Cayenne dans la recette. Dans toutes ses recettes. Ce qui fait que sa cuisine a un goût relevé uniforme que l’on reconnaît facilement à la première bouchée. Un goût auquel on s’habitue. Jamais de surprise. Ce n’est pas de la gastronomie – il n’a pas cette prétention – mais c’est bon. C’est, comment dire? standard. Son navarin d’agneau et son bœuf bourguignon ont déjà acquis une réputation. Surtout pour le nombre de fois qu’ils ont figuré à son menu.

On leur trouve un petit goût maison pas piqué des vers.

Pour leur part, les bénéficiaires de l’Auberge n’ont pas le choix. N’ont rien à dire. Ou bien ils mangent ce qu’on leur offre ou bien ils jeûnent jusqu’au prochain repas. Qui sera la réplique à peu près exacte de celui qu’ils viennent de refuser. Qui aura le même goût, il va sans dire.

Quand on est itinérant, on ne peut pas... aller n’importe où. On ne peut pas choisir. La liberté, c’est faire un choix. Un seul. La liberté, c’est choisir...de ne plus jamais rien choisir.

Cook aujourd’hui ne cuisine pas.

Pas vraiment.

Pas comme d’habitude.

D’habitude, il s’occupe de tout, d’a jusqu’à n, en ce qui concerne le navarin d'agneau, entre autres.

Aujourd’hui, il ne fait que saisir la viande dans deux immenses fait-tout en aluminium. Il ajoute aussi les épices. Le restant de la cuisson sera assuré par le bénévole qu’il vient tout juste de recruter dehors, affalé sous un porche voisin pour s’abriter de la pluie.

Cook l’a nommé d’office. À l’office.

Ça contrarie l’ex-affalé en question, qui aurait préféré rester affalé. Bien que la pluie...

Ça contrarie Cook aussi.

Qui n’aime pas dévoiler ses secrets de cuisine.

Comme il est blessé – éclopé, comme ils disent – il n’a pas le choix.

Il a, en effet, la main couverte de bandages, un pansement qu’il s’est confectionné lui-même et qu’il réussit à faire tenir à l’aide d’une bande velcro récupérée sur un vieux vêtement.

Ce n’est ni appétissant ni très propre. Ni même recommandé pour faire la bouffe à des invités. Fussent-ils pauvres. Aussi ne travaille-t-il que de sa main libre et, ma foi, il s’en tirerait assez bien si ce n’était de son " aide " qui lui tape sur les nerfs avec toutes ses questions et ses réflexions.

Et il fait chaud, collé aux chaudrons ! Cook sue à grosses gouttes, dans son sweat suit bleu marine, avec des rayures blanches aux encolures.

Ainsi sweat-il !

Avec les oignons qui rissolent, la viande, les épices et les autres légumes ajoutés, l’Auberge est maintenant envahie par une bonne odeur de maison de campagne. Une senteur de résidence de famille à l’aise. Et si ce n’était de la chaleur insupportable que dégagent aussi les fourneaux où cuisent les tartes récupérées pour le dessert, on pourrait presque sombrer dans le bucolique.

Dans le sympathique, tout au moins.

L’Auberge, comme on l’appelle, est une maison d'accueil pour itinérants située dans le Vieux-Montréal. Elle est le fruit de la cogitation d’un comité de fonctionnaires de l’Administration municipale qui ont concocté cette solution à la dernière minute, comme toutes les autres solutions gouvernementales d’ailleurs. Elle a été mise sur pied dans le but spécifique de pallier à l’engorgement d’une autre maison d’accueil, aussi située dans le Vieux-Montréal, qui ne suffisait plus à la tâche. C’est une sorte d’extension à un projet déjà existant, si l’on peut dire, mais qui possède sa propre autonomie. Ce n’est probablement pas le nom officiel que lui ont conféré les autorités mais c’est celui utilisé couramment par les usagers. Au tout début de ses activités, la maison était moins connue dans le milieu. Donc moins fréquentée par les itinérants. On pouvait y trouver un semblant d'intimité. Un semblant de confort. Un chez-soi hôtelier hospitalier. D’où le surnom symbolique et pompeux qui lui est toujours resté : l'Auberge

La maison a été mise sur pied dans une vieille bâtisse à deux étages dont le second plancher sert de dortoir. On y accède par un escalier central et il est séparé par une cloison en son centre. D’un côté les hommes et de l’autre les femmes, chaque côté étant équipé de douches dites portatives, parce qu’installées d’un bloc et pouvant être démontées facilement. On y trouve aussi des cabines pour se déshabiller et des toilettes qu’on utilise à tour de rôle selon la disponibilité. Le tout ayant été aménagé en vitesse et comportant tous les aspects d’utilisation temporaire. On y retrouve une vingtaine de modules de lits superposés de chaque côté qui accueillent quotidiennement une quarantaine de " pensionnaires ".

Moins nombreux l’été pour des raisons évidentes, certains itinérants sont pourtant devenus des habitués ou mieux, des réguliers avec leurs petites habitudes. Ils choisissent leur lit en y déposant leurs maigres possessions, dans un geste sans équivoque qui marque l’appartenance. Les autres, les nouveaux, s’installent dans les lits qui restent. Pas nécessairement les moins confortables. Mais les moins commodes. Les plus éloignés des toilettes, par exemple. Les plus éloignés des fenêtres.

Ou pire, les plus éloignés de l’escalier.

En cas de feu, c’est important d’avoir accès rapidement à l’escalier. À l’entrée principale du dortoir. Qui est aussi l’exit principal, par définition.

Entendons-nous bien. On n’est pas dans un palace. Il n’y a pas de sprinklers. Tout le monde le sait. Tout le monde s’en fout.

Tout le monde s’en fout?

Pas nécessairement.

Pas les habitués, en tout cas. Qui accaparent vite les lits près des escaliers.

Quand on possède peu, la moindre babiole se métamorphose automatiquement en trésor qu'on a tendance à surprotéger. L’accès rapide à l’escalier en cas de feu devient alors une priorité. Affirme un certain statut social. Anoblit quasiment.

Le couvre-feu (sic) est prévu à 23 heures selon les règlements. Mais tous les concernés (les itinérants) savent que " ça farme à 11 heures du swère " . Il est nécessaire de réserver son lit dès 17 heures, au moment où l’on commence le service du souper " pour éviter l’encombrement ". Et, comme toujours, premier arrivé, premier servi.

C’est la loi de l’itinérance...

Au premier étage, il y a la cuisine. Par une porte battante, elle donne sur une salle à manger que sépare un comptoir de service. Le réfectoire peut accueillir une centaine d’itinérants à des tables style pensionnat de jeunes filles.

On y accueille à peu près deux fois plus de bénéficiaires qu’au dortoir. Plus même, dépendant de ce qui reste dans les casseroles.

Les bénéficiaires, ce sont ceux qui bénéficient. C’est écrit dans l'introduction d'un document officiel d’information publié par l’Administration où l'on trouve aussi les règlement de la maison. Et, si le gouvernement le déclare d’une façon aussi officielle, c’est que ça doit être vrai.

Un cagibi près de la porte d’entrée sert de bureau pour la gestion quotidienne des activités. C’est là que les bénéficiaires, pensionnaires du soir, doivent se présenter pour l’inscription comme le stipulent les règlements. Il n’est pas nécessaire de s’identifier pour manger mais pour dormir, les autorités l’exigent. C’est aussi écrit dans le document officiel.

En cas d’accident.

En cas de feu, plus particulièrement.

En cas...

En tout cas !

 

Chapitre 3

 

Fait gris !

Plusse n’en peut plus. Elle a trop travaillé. Elle est fatiguée.

Elle a reçu un appel téléphonique tôt dans la matinée. On l’a rejointe chez elle vers dix heures parce que, habituellement, elle ne reprend du service que vers 11 heures 30, terminant la journée à la fin du repas du soir à l’Auberge. Huit longues heures. Et souvent plus. Parce que, quand on fait partie de la direction, on bénéficie de certains privilèges. On ne calcule donc pas ses heures ni même ses jours parce que... parce qu’on est privilégié.

L’appel provient directement du bureau du maire. On l’invite instamment à se rendre sur la rue Ontario est, où sévit, selon les dernières informations, une manifestation de squatters qui, semble-t-il, protesteraient contre la démolition d’une ancienne manufacture en ruine. Ces derniers, dit-on, y auraient élu domicile, paraît-il, depuis quelque temps déjà. Un instant là !

Si les informations sont exactes, bien entendu.

L’idée générale des squatters, toujours selon les dernières informations, était de transformer l’usine désaffectée, une ancienne fabrique de souliers pour dame, en ateliers d’artistes. Le concept qu’ils voulaient développer, l’Usine éphémère, est une idée qui a germé en France. Il s’agit d’occuper un local à l’abandon en attendant sa démolition. En envahissant la manufacture, ils voulaient y créer, paraît-il, un espace multidisciplinaire qui aurait réuni sous un même toit des ateliers de peinture, de sculpture et de photo, des studios de répétition de danse et de musique et une galerie d’art ouverte au public. Tout un programme ! Et, dans un espace réservé et plus secret, ils y auraient aménagé un terrain de pratique de tir aux couteaux ou autres OVNIs de légitime défense – ou d’attaque, c’est selon – dixit la police, en ce qui a trait à cette dernière activité hautement artistique et pour le moins... flyée, on en conviendra.

Les jeunes auraient été pris de vitesse par les démolisseurs, semble-t-il. Ils ont effectivement squatté le building au cours des deux dernières semaines, prétend-on. Mais les seules manifestations artistiques qui y ont eu lieu ont consisté à couvrir les murs de graffiti. Ils ont aussi organisé un mémorable rave, grave et super décibelé, copieusement arrosé aux smart drinks et à l’ecstasy, qui n’a eu d’autres effets que d’attirer l’attention des habitants du quartier. Appelées à la rescousse pour rétablir l’ordre, les Forces de l’ordre se sont crues forcées de faire des pressions auprès du bureau du maire pour que ce dernier fasse des pressions auprès de l’actuel propriétaire pour que ce dernier fasse des pressions auprès du démolisseur pour que ce dernier démolisse la place dans les plus brefs délais. Ce seraient les payeurs de taxes du quartier qui, dans un premier temps, auraient fait des pressions auprès des agents de la paix. Car c’est justement la paix qu’ils recherchaient. Les premiers et les derniers tiendraient à se débarrasser au plus sacrant des envahisseurs hirsutes pour qu’on leur la foute au plus sacrant cette sacrée paix.

L’adjoint du maire a prié Plusse – lui a ordonné – de se rendre sur place et tenter de venir en aide aux squatters que la police menace – c’est le mot juste parce que, avec la police, il y a toujours une part de menaces – de " crisser " en prison manu militari.

Les policiers n’ont pas vraiment d’autres manies que militari, semble-t-il.

Ainsi souhaitent-ils, en tout cas.

Maniaco-répressifs sont-ils, semble-t-il.

Rêvent tous d'être membre en règle du Groupe tactique d’intervention.

Du SWAT.

Ainsi SWATent-ils.

––––––––––––––-

Plusse, en fait, c’est Luce, la travailleuse sociale responsable de l’Auberge.

Luce Simpson.

Luce Simpson a pris la responsabilité de l’Auberge lors de sa création, il y a un peu plus d’un an. Elle supervise la boîte où œuvrent deux permanents – elle-même et Cook le cuisiner – et une dizaine de bénévoles.

C’est son chum, dont " l’originalité, la subtilité et l’esprit d’observation ne sont plus à démontrer " qui l’a surnommée ainsi. Plusse ! s'est-il exclamé, un soir qu'il prétendait avoir toutes les audaces. À cause du volume manifeste de ses seins. " Il y en a beaucoup plus que chez les autres filles " a-t-il ajouté, dans l’un de ses traits de génie, extrait d’une longue tirade à saveur métaphysique – beaucoup plus physique que méta, mettons – dont elle aurait pu se passer. " Plussssssss que ça, tu meurs ", avait-il renchéri, en insistant sur les s pour justifier encore plus le " Plusse " dont il l’a affublée depuis cet instant.

Luce déteste les hommes qui lui parlent de ses seins. Elle aime ceux qui n’en font pas de cas. Qui font semblant – par hypocrisie ou autres tactiques chevaleresques, peu importe – qu’il n’y a rien là. C'est absurde mais c'est la logique des femmes. C'est sa logique à elle en tout cas.

" Con ! " a dit la Plusse en question.

Bon, il est con. C’est un fait. Mais il est là quand elle en a besoin, c’est à dire souvent.

Con, mais là.

Là quand il le faut.

Il aimerait mieux qu’elle ait besoin de lui sur le plan sexuel. Elle, c’est pour la gestion de l’Auberge et autres questions pratiques qu’elle requiert ses services.

Le cul, c’est en sus.

En fringe benefit...

C’est assez...

Même que le fringe benefit, il l’attend souvent. Il l’attend encore. Il se fait rare, en tout cas. Très rare même.

C’est tout dire !

En attendant, le con se targue d’exploits sexuels avec elle auprès de ses relations, comme s’il escaladait régulièrement les plus hautes cimes des plus hautes montagnes, seul, sans cordée. Tellement – elle en est convaincue – qu’il serait incapable de lui faire l’amour. Ils ne l’ont jamais fait d’ailleurs. Il a bien essayé mais pfft ! En fait croit-elle, il aime mieux raconter la chose que de la faire. C’est souvent le cas chez les hommes. Grands parleurs, petits grimpeurs.

Mais c’est vrai qu’elle est belle, Plusse.

Et qu’elle est blonde comme les blés. Quels blés? Ben, les blés d’Inde. Et pas n’importe quels. Non ! Pas ceux à gros grains jaune foncé qui sont trop farineux. Mais ceux à petits grains jaune pâle. Les blés d’Inde...blonds Enfin, elle est blonde, quoi !

La voix ? Rauque. Et un petit double menton excitant. Très exitant.

Et qu’elle a de gros seins. Ça aussi, c’est vrai. Elle les cache bien, cependant. Du moins, elle essaie. Ce n’est pas toujours facile. Et ça ne donne pas toujours les résultats escomptés. Il faut dire que la grosseur exagérée de sa poitrine l’a toujours grandement gênée. Elle en a toujours fait des complexes. Depuis les tous débuts. Depuis son adolescence, elle a toujours cherché à la cacher, sa poitrine. À l’envelopper dans des robes jusqu’au cou et assez épaisses pour la rendre repoussante. Pour les rendre repoussants, ses seins. Pour tout faire disparaître.

Ça n’a pas toujours réussi.

En fait, ça n’a jamais marché du tout. Et l’on ne cesse de se retourner sur son passage pour l’admirer, même si elle s’acharne à porter des coiffures sévères, de grosses lunettes à monture noire et des vêtements aux couleurs foncées et aux tissus grunge.

Aux pieds, des bottes Timber brunes en vente chez Bob et Joe sur la rue Saint-Laurent qui, ô malheur ! sont devenus complètement fous au printemps dernier et qui ont fait un rabais de 20 $ sur le prix régulier, avec coupon évidemment, taxes en sus, limite de deux paires par client et, dépêchez-vous, valide jusqu’au 2 avril à midi.

Complètement gaga, ces deux gars-là !

Virés su’l couvert ! Virés su’l top ! Clenchés ! Pétés ! Désaxés ! Enfin, autant fermer carrément boutique et aller ériger les fondations d'un nouveau kibboutz extra-muros de la colonie juive de Newe Dekalim dans les Territoires occupés de Gaza, tant qu’à faire. On ne parle plus de commerce, là. On parle de charité, mon vieux. Pire, de suicide. Autant perdre sa chemise et sa veste de cuir, tant qu’à y être (10 $ de rabais sur les chemises et jusqu’à 50 % de réduction sur les vestes de cuir, avec ou sans doublure. Jusqu’à écoulement des stocks.)

Comprenant parfaitement la situation, Plusse n’a acheté qu’une seule paire de Timber. Question de ne pas profiter indûment du malheur d’autrui. De plus, à ce prix-là, elle a compris qu'il s'agissait d'une vente finale et que, bon ! si le client n'est pas satisfait, qu'il aille se faire foutre !

Malgré tous ses efforts, elle continue d’être belle, Plusse.

Plus que belle même.

Luce, c’est plus que ça.

Luce, c’est Plusse. Voilà !

La seule coquetterie qu’on pourrait lui reprocher à la rigueur, c’est une lanière de cuir qu’elle porte dans les cheveux pour les retenir et dont elle mordille constamment les bouts. C'est tout ! Et une fine chaînette en or au cou qui se termine par une petite croix. En or aussi. Et son drôle de parfum. Christian Dior peut-être? Difficile à préciser.

Dommage, mais elle n’est pas street broken, comme l'affirme encore son chum.

Elle ne connaît rien à la loi de la rue.

Le code de la rue, comme on dit.

Qui est aussi le code de la ruelle. Un code draconien qui ne tolère aucun manquement, aucune entrave ni aucune ingérence extérieure.

Parce que quand on a l’honneur de vivre dans la rue ou dans la ruelle, il faut avoir un code d’honneur pour protéger cet honneur.

Et tous les concernés doivent respecter ce fameux code. Même les travailleuses sociales.

Plusse, c’est vrai, ne connaît rien aux lois non écrites – nulle part décrites non plus – auxquelles on doit se soumettre en tout temps et sans discussion lorsqu’on vit dans la rue ou, comme c’est son cas, lorsqu’on doit côtoyer quotidiennement des gens dont la rue est le territoire de vie. De chasse.

De chasse gardée.

Sous peine de moquerie, d’isolement, de vindicte populaire et, pour finir, d’ostracisme du milieu, définitif et sans appel.

Plusse est diplômée d’université en sociologie. Et la science de la société, elle l’a apprise dans les manuels de cours – en page quatre de toutes les introductions, mettons – où il est écrit en substance que " les sciences sociales trouvent leur fondement dans l’évolution des sociétés sur lesquelles elles s’appliquent. "

Allez donc expliquer ça dans une bataille de ruelle...

" Con ! " a dit Plusse.

Plusse, à 24 ans, n’a jamais mis les pieds nulle part en dehors de ses écoles, de son université et bien sûr de quelques cafés à Outremont, près de la résidence familiale. Son père par contre a vécu un certain temps en Europe où il a d’ailleurs épousé une Française. C’est en revenant au Canada, à la suite du décès de sa femme, qu’il a décidé de s’installer dans cette partie de la ville, renommée pour sa tranquillité.

Mais, depuis qu’elle a déniché ce premier emploi, Plusse vole de ses propres ailes : elle a pris un peu d’envergure, comme dit son chum. Elle partage en effet un grand six pièces avec Lise, une copine d’université artiste peintre, pour mieux satisfaire un besoin naturel d’autonomie. Elle a bien quelquefois accepté, avec certaines réticences il est vrai, de passer une ou deux nuits chez son chum. Pour ses besoins à lui. Pour satisfaire son image à lui. Son image sociale. C’est, à peu de chose près, le résumé de son vécu. Pas d’quoi impressionner qui que ce soit. Pas d’quoi faire chier un itinérant qui vit plus d’aventures en un seul début de soirée plate. Pas de quoi lui expliquer les faits de la vie, en tout cas.

Elle se souvient vaguement avoir fait l’amour un soir, à Baie-des-Chaleurs. En Gaspésie. En camping. À la fin du mois d’août.

Un soir qu'elle avait bu du vin.

Un soir qu’il faisait froid.

Fait toujours froid le soir, à Baie-des-Chaleurs. En Gaspésie.

Fait qu‘on essaie de se réchauffer. Comme on peut...

Fait plus de six ans déjà. Ça ne rehausse pas pour la peine un curriculum vitæ.

Même non écrit.

Malgré sa bonne volonté, Plusse n’a aucun sens de la réalité. De la vie quotidienne. Du milieu où elle évolue. De ce qu’elle voudrait faire. Partant, ce qu’elle accomplit tous les jours devient, au fur et à mesure, son bagage d’expérience. En fait, son terrain logique d’intervention sociale serait l’UQAM.

SON université.

Là, elle se sentirait complètement à son aise. Là, elle se sentirait dans son milieu à elle. Chez des gens qu’elle connaît bien. Dont elle connaît bien les aspirations. Les revendications.

Mais L’UQAM n’a que faire de ses services.

" Pauvre Plusse ", a dit son chum.

" Con ! " a dit Plusse.

Plusse, faut dire, est atteinte du syndrome de Gilles de la Tourette, le neurologue français qui a le premier diagnostiqué cette maladie. Plusse est en effet affectée d’un tic nerveux qui – soudainement et pour quelques instants seulement – la fait grimacer et dire des insanités sans raison apparente. Un tic. Hors de son contrôle. C’est nerveux, croit-on. Par exemple, elle dit " con ! " C’est très rapide. C’est accompagné de légers coups de tête frénétiques et ça disparaît presque instantanément.

" Con ! "

Ça ne lui arrive jamais lorsqu’elle est concentrée sur un travail ou une quelconque activité. Mais, quand elle est prise au dépourvu, quand elle est sous l'effet du stress, ben, ça sort...

" Con ! "

Un seul mot. Tout seul.

Qui agit comme un grand mot.

Elle dit " con ! "

Comme une grande fille libérée qui dirait tout ce qu’elle pense. Tout ce qui lui passe par la tête.

" Con ! "

Beaucoup de gens souffrent de cette affection. Et, malgré une campagne d’information, le jugement à cet égard est toujours aussi cinglant : ces hurluberlus sont sous l’influence de la drogue ou de l’alcool.

Ou bien ils sont obsédés.

Ou carrément fous.

Il n’en est pourtant rien...

La médecine n’arrive pas encore à comprendre ce qui survolte tout à coup le cerveau de ces malades pour les faire réagir ainsi, perdant momentanément tout contrôle. Alors, on tente d’en atténuer les manifestations à l’aide de calmants.

Qui ne calment absolument rien.

Chez Plusse, de toute façon, c’est bénin.

D’autant plus que l’héritage culturel français de ses parents – plus particulièrement de sa mère – fait en sorte qu’elle dit " con ! " souvent, de son propre cru, sans que ça provienne de son tic nerveux.

On s’en doute, bien sûr.

Mais comment faire la différence?

En tout cas, personne ne saurait l’affirmer avec certitude.

Alors quand elle dit " con ! " on accuse son tic en oubliant qu’il s’agit parfois d’une saute d’humeur. Et ce serait mal vu de lui en tenir rigueur, vu qu'il s'agit d'une maladie. Plusse s’en tire alors à bon compte, personne n’osant lui reprocher d’avoir été ainsi traité d’imbécile en public.

Son chum, lui, il l’est. Street broken. Du moins le prétend-il. C’est comme ça qu’il réussit à s’imposer auprès d’elle. Il prétend qu’il a fréquenté beaucoup plus de tavernes, de bars, de bistrots et autres lieux de perdition de même envergure quand il était aux études. Ça lui donne, affirme-t-il non sans une certaine fierté, une connaissance de la loi du milieu. Des manières de se comporter. Du langage à utiliser. Du code, quoi.

Plus qu’elle, en tout cas.

" Con ! " a dit Plusse.

Le con en question, c’est Jacques Planche, un exilé de la ville de Québec, installé à Montréal pour satisfaire à ses exigences professionnelles. Diplômé de l’Université Laval, il œuvre maintenant comme architecte dans un petit bureau du Vieux-Montréal, à deux pas de l’Auberge. C’est un peu comme ça qu’ils se sont connus, elle et lui, ce dernier ayant offert ses services bénévoles pour s’occuper de la comptabilité de l’Auberge, à l’instigation de ses patrons qui voyaient là une façon de se rapprocher des hautes instances décisionnelles de la Ville de Montréal. En tout cas, de montrer que le bureau savait se comporter en citoyen responsable et généreux et surtout indulgent vis-à-vis le malheur des autres. Les contrats suivront automatiquement, avaient-ils planifié.

Pour s'installer, sa mère lui a donné en cadeau le montant du down payment nécessaire à l’achat d’une maison dans le Mile End, un quartier défavorisé de Montréal. Lui se charge d’acquitter l’hypothèque par versements forfaitaires mensuels. C’est une maison centenaire en pierre grise, à deux étages, avec un logement au second.

Le fier Jacques habite maintenant le rez-de-chaussée.

Et il rénove son nouveau domaine, pièce par pièce, dans ses moments de loisirs. En augmentant le loyer du locataire le plus souvent possible, il pourra vendre le tout à profit dans quelques années et acheter dans un quartier plus chic, une résidence davantage conforme à son statut social. À ce qu’il est. À ce qu’il doit devenir.

Comme il dit.

Comme dit sa mère.

" Cons ! " a dit Plusse.

Plus tard encore, il fera construire des condominiums de sa propre conception, issus de sa pensée philanthropique qui veut que tout être humain décent ait droit à son petit château personnel – une révolution philosophique et architecturale, rien de moins. Naturellement, il les vendra encore à profit. Ce qui, à n’en pas douter, lui permettra de se concentrer encore plus sur sa mission philanthropique.

Pour l’instant, le Jacques à sa maman travaille fort. Il a repeint les corniches, les balcons et le chambranle des fenêtres en blanc Il a changé les portes d’entrée qu’il a aussi peintes en blanc. Même la clôture de fer forgé a été retouchée d’une teinte blanche pour ne pas faire contraste. Question aussi de ne pas choquer le voisinage par des transformations trop soudaines, trop agressives. En effet, en sa qualité d’architecte et à la suite d’une étude poussée de son nouveau milieu – pour tout dire, il a pris une marche un soir de canicule – Jacques a constaté que la majorité de ses voisins de rue étaient des gens âgés, à la retraite pour la plupart et vivant dans une harmonieuse simplicité. Il a donc évité de les indisposer par des transformations trop radicales et des ajouts de couleurs trop provocantes.

Trop significatives.

Alors il n'a utilisé que du blanc.

Pour compléter le chef d’œuvre et y donner de la personnalité, il a installé aux entrées contiguës un luminaire doré d’un style baroque qui donne un éclairage d’ambiance " lorsque le soir descend ". Il a aussi fixé dans la pierre grise, avec des vis dorées, des plaquettes de plexiglas transparent sur lesquelles sont imprimés, toujours en blanc, les numéros de porte.

Une plaquette pour chaque porte.

Un numéro sur chaque plaquette.

Le tout donnant l'impression de la façade d’un salon funéraire.

Pas de quoi choquer les voisins que les pompes funèbres ne doivent plus effrayer à leur âge.

" Con ! " a encore dit Plusse.

 

Chapitre 4

 

Fait mauvais !

Il pleut sans arrêt d’ailleurs depuis des jours. Des semaines. On ne sait plus. On ne compte plus.

Pas des averses passagères, non. Une pluie fine, ininterrompue, grise, humide, froide, sale, désagréable.

Une pluie d’automne.

Sans les couleurs.

En plein été.

Et ça n’a pas l’air de vouloir s’améliorer. Les responsables de la météo, à Ottawa, prévoient ce temps de cul pour plusieurs jours encore. Une dépression au-dessus des Grands Lacs, disent-ils. Qu’est-ce qu’ils attendent pour larguer la cargaison de prozacs?

Zippée jusqu’au cou dans son imperméable de plastique et sous la protection de son parapluie, Plusse a parlé au sergent. Ce dernier a consenti à retenir ses ch... ses hommes.

Elle est arrivée au volant de la Géo rouge de son chum, identifiée au Massachusetts Institute of Technology à l'aide d'un collant qui couvre pratiquement toute la lunette arrière et qui laisse croire que ce dernier a fréquenté le MIT. Elle a garé la petite voiture dans une ouverture créée par une mauvaise distribution des panneaux de signalisation réglementaire sur un chantier de construction. Directement sous la structure métallique à 45° d’une grue géante, équipée d’une boule de fer qui se balance dans le ciel gris, menaçante.

Une grue de démolition.

L’animal semble d’ailleurs en manque de démolition. On l'entend rugir de loin.

Son dompteur (l'opérateur) n’attend d'ailleurs qu’un signe des policiers pour lui ordonner de balancer sa boule de fer dans l’ancienne manufacture.

Dans le tas.

Quand Plusse descend de l’auto en coup de vent, la confrontation semble inévitable.

Les flics s’apprêtent à taper sur les sales punks.

À flicquer les merdeux.

Les poubelles.

Les pas belles aussi, par la même occasion.

À faire preuve de flics.

Oeuvre de flic n’exécuteras que légalement seulement ! Oui ! Bon ! Ça va ! On a compris. Mais faut pas exagérer. C’é pas pour rien que ça s’appelle la Force policière. C’é parce que la force, ça existe. Ça s’utilise. La démocratie tout ça, c’é ben beau. Mais c’é dés idées qui datent de 500 ans avant le Jésus-Christ, ça. Au moins. C’é dés idées importées dés vieux pays, ça. C’é dés idées qui viennent de Grèce, ça-là. On n’a pas b’soin d’ça icitte. On n’é pas dés tapettes, nous autes. C’qu’on a besoin icitte, c’é dés idées nouvelles. Dés idées nord-américaines. Dés idées positives.

Dés idées de la droite, quoi.

Dés idées de la gauche aussi, s’il le faut.

Au menton, mettons. Ou en plein front, c’é selon.

Mais, bon ! on peut discuter.

Plusse travaille pour les mêmes patrons que les policiers : l’Administration municipale. Ça permet d’amorcer une conversation.

On a bien dit amorcer. Parce que parler, ça ne fait pas toujours partie des méthodes d'intervention privilégiées par la police. Avant, peut-être. Il y a très longtemps. Au premier temps de la police. Aux premiers balbutiements flics, peut-être. Dans l’ancien temps comme on dit, oui ! Bien sûr ! Mais dans les années 90, la police a souvent autre chose à faire – d’autres chats à fouetter, comme qu'on dit – que de parler au monde.

Plusse réussit toutefois à expliquer que son centre d’hébergement peut offrir le gîte à ces jeunes et que ces " sales punks-là " répondent exactement à la définition d’itinérants. Donc, de bénéficiaires.

Et quand on est bénéficiaire on a des droits.

Le droit de ne pas se faire taper sur la gueule par la police, entre autres.

D’un geste autoritaire, elle remet un feuillet photocopié à la trentaine de jeunes polychromés, agressifs, peu ou pas du tout intimidés par les six flics armés jusqu’aux poings. Le feuillet donne l’adresse de l’Auberge et résume les services offerts.

– Y z-ont pas le droit de démolir, crie l’un des jeunes. Sauvons Montréal a demandé une injonction pour empêcher ça. C’é un édifice historique, ça. Ça fait partie du patrimoine culturel, ça. Y z-ont pas le droit de tout foutre par terre. C’é eux autes qu’il faut arrêter (il pointe la grue du doigt) : lés démolisseurs. Pas nous autes.

Plusse ne répond pas. Elle ne connaît pas le code de procédures quand deux individus – un flic et un punk, par exemple – s’affrontent dans la rue. Elle ne sait pas quoi dire. Ni quand le dire. Ne sait pas comment le dire.

– C’t’un crisse de gros barbecue, c’te câlisse de bâtisse-là. T’é pas capabe de comprendre ça, tabarnak de grosse tête de mop, répond le sergent avec toute la courtoisie policière dont il est capable, en apostrophant le punk en chef qui porte des lunettes à verres fumés noirs. La seule chose d’historique là-dedans, c’é le feu qu’un imbécile comme toué va y crisser quand y va y jeter un joint mal éteint. Pi toué pi ta gang, vous allez brûler comme des Whoppers. C’é ça, et uniquement ça, qui va faire l’histwère. L’histwère de la première page du Journal de Montréal demain matin. C’é-tu ça qu’tu veux, hostie d’mange-marde?

" Con ! " a dit Plusse, dans un élan incontrôlable. Même par le code. Un " con ! " sonore qui a figé net l’atmosphère.

Qui a fait stopper net les deux gueulards.

Qui la regardent maintenant sans trop savoir quoi penser.

Perplexes. Tous les deux.

Sans trop savoir quoi dire non plus.

Chacun son tour, comme on dit.

Ça leur apprendra.

Plusse sent qu’elle va éclater, à force de rougir sous son parapluie.

– Con... combien? Combien de temps...? Dans combien de temps...? L’injonction, c’est pour quand? réussit-elle enfin à sortir. À dire. À demander. N’importe quoi pour se tirer d’embarras. Pour détourner l’attention.

– Y en aura pas d’injonction. Voyons don, ma’moiselle, dit le sergent, revenu de sa surprise. Même Sauvons Montréal n’y croit pas. La preuve, c’é qu’il n’y a même pas de représentants d'eux autes icitte à matin. Ils ont fait semblant de protester dans les journaux pour faire plaisir à ces punks-là, mais y savent bien qu’ils n’peuvent pas se faire accorder une injonction pour un taudis aussi dangereux que celui-là. C’te shed-là est abandonnée depuis quasiment dix ans. Faut pas rire du monde. Pi eux autes, y couchent là-dedans depuis deux mois. C’é dangereux, c’te place-là. Mé y comprennent rien. C’é simple, y peuvent pas rester là. Pi y z-ont pas de permis pour manifester. Si y circulent pas, j’lé fait mettre en prison toute la gang. J’ai dés ordres, moué. J’leur en veux pas, moué. J’veux lés protéger, moué. Mé y comprennent rien.

L’abnégation, faut dire, est toujours à fleur de peau chez les frustes.

– C’é-tu payant d’être imbécile ou ben tu fais ça juste pour t’amuser? demande l’autre zouave à lunettes noires, effronté comme pas un.

D’un mouvement souple, Plusse se place entre lui et le policier pour le protéger. Pas le policier, bien sûr. L’autre farfelu. Parce que la réaction flicardiaque ne se serait pas fait attendre longtemps.

Les garcettes sont d'ailleurs dans les airs depuis trop longtemps déjà. Elles cherchent désespérément un terrain d'atterrissage car elles manquent de carburant. N'importe où mais vite. Ça presse.

Semble cependant que le message du sergent a fait son chemin.

C’est vrai qu’il n’y a plus rien à faire avec la vieille manufacture.

Ou ils restent là à faire les clowns et ils se retrouvent tous en prison, avec un bon coup de matraque sur la tête en prime. Ou ils se dénichent un abri ailleurs.

C’est simple. C’est évident. Ça ne se discute même pas.

– C’é loin ta cabane? demande le punk en chef, pas plus dépité qu’il ne faut par son insuccès à continuer d’occuper le vieil édifice. Y pleut à boire deboute. Les flics, y peuvent-tu faire le taxi? Y z-ont pu d’autres choses à faire maintenant qu'ils ont solutionné le gros problème de la journée. Y sont payés pour courir après les bandits. Pi les bandits, ben y sont ici dans l’moment. C’é nous autes, les bandits. Y z-ont pu besoin de courir. Autant que les chars servent à autre chose que de les conduire au prochain donuts shop.

Du front tout l’tour de la tête, l’effronté !

 

Chapitre 5

 

Pleut toujours !

Bon, les flics n’ont pas fait le taxi.

Cela n’apparaît pas dans la définition de leurs tâches.

Plusse est plutôt soulagée car elle doute que les " taxis " se soient rendus à destination avec leur chargement hétéroclite.

Sains et saufs.

Elle n’a fait monter aucun des squatters avec elle, non plus. Impatiente maintenant, elle attend sur le pas de la porte de l’Auberge les nouveaux bénéficiaires qui ne devraient plus tarder. Elle a réservé des lits mais elle doit porter leur nom au registre.

Ils se sont enfin pointés. Pas tous. Mais une bonne quinzaine.

Avec leur gueule de couche-dehors.

Cheveux rouges, bleus, verts ou jaunes. Ou les quatre couleurs sur la même tête. Des piercings partout dans la figure pour incruster des bijoux ou pendre des anneaux ou autres accessoires. Dans le nez. Dans les oreilles. Dans les sourcils. Et même sous la lèvre inférieure. Partout sur le corps aussi. Pouvant tous figurés au freak show du Jim Rose Circus. Microjupe et collants noirs troués pour les filles – l’une porte même un soutien-gorge d’un rose affriolant par-dessus son justaucorps gris foncé. Pour les gars, jeans troués, t-shirts et foulards de couleur criarde quand ils ont le crâne rasé. Cheveux raides, laqués et coupés à la Mohawk quand ils en ont. Ou casquette de baseball à l'envers, visière au cou selon l’humeur du moment.

Le tout disponible chez Rock Mont-Royal, chez Dinosaures d'Amérique ou chez Plexus Fripe, rue Mont-Royal est.

Jean-Paul Gaultier peut aller se rhabiller, tiens !

Qui n’a jamais mis les pieds dans la rue mais qui en copie allègrement les styles.

Dans la rue où règne la terreur.

Eux, les punks à Plusse – petits terroristes de rues, de ruelles – ils la portent en eux la terreur.

Ils sont la terreur.

Ils créent la terreur. Ils vivent la terreur. Ils ressentent la terreur.

Selon leurs perceptions. Selon leur détresse.

Au jour le jour.

À leurs heures.

À leurs leurres.

Ils font peur. Ils ont peur.

Des autres. D’eux-mêmes.

C’est la loi de la rue.

La loi de l’itinérance. Qui ne mène nulle part sauf à la liberté. Somme toute l’équivalent de nulle part.

Ils sont détrempés. Ça n’a pas d’importance. Ça n’a pas l’air de les déranger le moins du monde. Ils rient encore de la confrontation avec les Forces de l’ordre.

– Les farces de l’ordre, dit l’une.

– Deux ordres de farce, dit un autre.

– Avec deux yeux au beûrre nwère, répond un autre.

– Pi deux nwères ben beûrrés, enchaîne quelqu’un.

– Ben battus, renchérit encore un autre.

Plusse reconnaît celui qui a tenu tête au sergent et qui semble détenir l’autorité sur les autres.

Même âge qu'elle, si son instinct ne la trompe pas. Visage pâle. Maigre, sec, avec des cheveux noirs et bleu-vert, longs aux épaules. Lunettes noires. Jeans noirs. (Il est le seul dont les vêtements ne sont pas troués quelque part.) Chemise anthracite. Veste de cuir noire sans manche. Bottes Doc. Martens, lacets noirs. Et une sorte de musette en cuir souple, noire aussi, qu’il peut porter au choix à la ceinture ou en bandoulière.

" Un ténébreux ", songe-t-elle. " Pas beau, mais ténébreux. "

– Il... il faut s’enregistrer pour... pour avoir un lit. Vous devez vous identifier... s’il vous plaît, réussit-elle à prononcer en déboutonnant d'un geste maladroit le haut de sa robe austère. Fait chaud.

– Moi c’est Rocco. Rocco Voisini, répond le Ténébreux. L'effronté de tout à l'heure.

– Il faut que j’ t’enregistre sous ton vrai nom.

– C’est mon vrai nom. Demande aux autres.

" C’é vrai. C’é Rocco. C’é Rocco ", répondent les autres en riant. Indifférents.

Plusse sait qu’ils se payent sa tête. À peu de frais. Elle tente de garder son sang froid. De se retenir. De ne pas lâcher le mot. Celui qui veut absolument sortir. Là. Maintenant. Sans préambule. Contre sa volonté.

Puis tout s’arrête net. Et son stress s’évanouit comme par enchantement, emportant avec lui le petit mot maintenant devenu insignifiant : Plusse vient de s’apercevoir que toute la bande porte des lunettes. De toutes les couleurs. De toutes les formes. Portaient-ils tous ces lunettes au moment de la confrontation avec les flics? Elle ne le croit pas. Ne le sait pas. Ne saurait le jurer. Sauf pour l’effronté, le Ténébreux, celui qui agit comme chef et qui porte toujours ses lunettes noires. Lui, oui. Elle se souvient très bien.

Et toute la bande se met à imiter ses moindres gestes. Son début de tic même.

Ils rient.

Elle rit aussi.

De bon cœur.

Avec eux.

Comment faire autrement?

Ça détend l’atmosphère.

Ça la détend.

Puis elle enregistre tout le monde de qui elle exige une pièce d’identité en bonne et due forme. C’est le règlement.

Ils ne sont pas méchants.

Moins en tout cas, qu’ils en ont l’air.

Des agneaux, dans le fond.

Sous les traits de méchants loups.

De méchants loubards.

Pour sa part, le Ténébreux à verres teintés noir continue d’affirmer qu’il se nomme Rocco Voisini. Qu’il n’a pas besoin de sa couchette. Et que, s’il n’a pas de toit, s’il pleut dehors et s’il ne sait où aller dormir, elle, la travailleuse sociale, elle n’a qu’à l’inviter à passer la nuit chez elle.

Il a dit cela en lui fixant les seins. En la déshabillant des yeux. Faussement haletant. Cynique. Pour le plaisir de la galerie.

Effronté, très effronté le Ténébreux...

Plusse lui explique que ça ne fait pas partie de sa description de tâches que de recevoir les bénéficiaires à la maison. Que de toute façon elle a un ami régulier. Qui est architecte. Et qui n’apprécierait pas du tout.

– Tant pis, répond l’autre. J’irai bénéficier ailleurs. Ah ! la Ville de Montréal, conclut-il, d’un ton qui en dit long sur ce qu’il pense des fonctionnaires. Des services municipaux. De l’appareil gouvernemental. Des directrices de centres d’hébergement en général et des intervenantes nazies à voix rauque, en particulier.

Du moins, c’est ce qu’elle comprend.

– Je ne suis pas LA Ville de Montréal, je ne suis que sa représentante, répond-elle.

– J’ai dit vile avec un v minuscule un seul l précise-t-il, à l’intention des fonctionnaires du monde entier et de celle qu’il a devant lui, en particulier.

Insultant, le Ténébreux. Effronté, on le savait déjà, mais insultant?

Pas beau ça !

D’accord, elle n’est pas street broken, elle ne connaît pas le code de la ruelle, mais s’il continue sur ce ton, il va en manger toute une, le Ténébreux.

Pas grosse, la Plusse. Enfin pas partout. Mais assez grande pour ne pas se laisser marcher sur les pieds par un... par un morveux.

Fut-il ténébreux.

Futile Ténébreux !

Plusse les invite tous à la salle à manger pour le repas du midi. L’autre changera d’idée plus tard ou ira coucher ailleurs. D’autres chats à fouetter, elle.

Plusse explique aux nouveaux venus qu’elle a fait exception pour répondre à la requête du bureau du maire (l’adjoint du maire a précisé qu’il fallait mentionner son intervention. Et le nom du maire aussi. À qui on doit attribuer tout le crédit parce que lui, il n'a agi qu'à titre d'entremetteur) et qu’elle a réservé des lits pour le soir. À l’avenir, ils devront suivre les règlements comme tout le monde. Et s’occuper eux-mêmes des réservations en suivant la procédure habituelle du " premier arrivé premier servi. "

Ils se sont installés à une même grande table. Un joyeux party. Sous l’œil soupçonneux des autres bénéficiaires.

Des habitués.

Ils ont accaparé l’espace que certains considèrent comme le leur. Ces derniers manifestent leur désapprobation en jetant des regards furtifs et réprobateurs aux envahisseurs.

En fait, ça fonctionne comme une cafétéria. On porte soi-même son plateau et des bénévoles derrière un comptoir se chargent de remplir les assiettes. On mange le plat inscrit au menu. Rarement de choix mais, coudon, il n’y a pas de caisse...

Tout est gratuit.

– Y a pas de service aux tables, dit l’un des vieux. De la voix autoritaire de celui qui connaît la procédure, en montrant du doigt le comptoir de service.

– What do you want, you fuckin’ halloween? demande le Ténébreux en français postmoderne. Aujourd’hui il le sait, l’anglais et quelques autres langues plus ou moins mortes utilisées à travers le monde font partie intégrante de la langue française. Selon son raisonnement, cette dernière, avec toute sa grandeur d'âme, les aurait récupérées avant qu’elles sombrent à jamais dans l’oubli.

– Check ça, chose ! Çui-là, y a d'l'air d'un old timer dans un film western. Tu cherches-tu tes dents, old timer? demande une fille à l'un des vieux.

– Va voir din garbage, conseille une autre.

– Ça fait combien d'temps que t’é dead meat? demande un quatrième. Y é drôle celui-là, c’t’un vieux cadâvre, pi y pue comme un bébé plein d’marde, ajoute-t-il, fier de sa trouvaille.

– R’garde, c’é pas d’la skin qu’elle a, la vieille minoune, c’é du papier mâché, dit une autre fille, en pointant une vieille. C’é t-y ta face, que tu nous montres-là ou ben tés tites culottes sales, meûmére? T’as-tu oublié de t’laver lés dents ou bedon tu nous montres tés traces de break dans tés tites culottes?

" Con ! " a dit Plusse.

Sont pas méchants, mais...

Mais le son du " con ! " cette fois-ci n’a pas arrêté le grabuge.

C’est son tic et pas son tic qui s’est exprimé en même temps. Sait pas. Une combinaison des deux, peut-être? De toute façon, ça s’est perdu dans le brouhaha.

Ça n’a eu aucun effet.

Ce qui a mis fin au bordel par contre – qui en a généré un autre, par la même occasion – ce sont tous les vieux qui ont commencé tous ensemble à frapper la table avec leur cuillère à soupe. En cadence. En rythme.

Bam ! Bam ! Bam ! Bam !...

En regardant nulle part. En avant.

En silence.

Bam ! Bam ! Bam ! Bam !...

Pas vraiment en silence parce qu’ils murmurent. Un grognement baryton et monocorde. Comme une longue plainte pour accompagner leur tam-tam hallucinant.

C’est lugubre.

C’est freakant.

Tous ces vieux qui font un bruit infernal.

Bam ! Bam ! Bam ! Bam !...

Qui frappent. Qui tapent.

Et qui grognent en même temps...

En fixant le mur. Sales, dans leurs vêtements souillés. Qui frappent sur la table. Avec leur cuillère à soupe. Qui ne disent rien. Mais qui grognent. Qui continuent à frapper. À scander des imprécations inintelligibles.

Qui bavent. Qui puent.

Qui frappent. Qui tapent. Qui grognent...

Bam ! Bam ! Bam ! Bam !...

– Qu’est-ce qui se passe? a demandé, a crié plutôt, Cook, en sortant en coup de vent de sa cuisine.

Les vieux se sont calmés.

Se sont tus.

Ont tu leur silence.

Leurs marmonnements.

Ils ont soudainement baissé cuillère, les vieux.

Cook pose encore sa question. En s’adressant aux punks, cette fois-ci. Aux jeunes pour être plus précis. Parce que, pour ce qui est de l’attribution du titre de punk, y faudra repasser. Y repenser sérieusement, en tout cas. Ou redéfinir, mettons. Parce que, au premier abord, on voit difficilement qui, des deux groupes, peut répondre à la description.

Les vieux portent aussi des vêtements troués. Aux couleurs bizarres. Comme les jeunes. Certains ont même conservé leurs vêtements d’hiver, embobelinés qu'ils sont dans toutes leurs fripes. Dans toute leur possession. Gants compris, avec des trous aux cinq doigts. Mais encore gants tout de même. Et, si ce n’était du blanc sale – jaune pisse – de leur barbe mal rasée et de leur chevelure en voie de disparition, on ne pourrait vraiment pas faire la différence.

Cook n’est pas facilement impressionnable, sous son couvert bonne poire. Ancien militaire à la retraite, il a appris son métier de boucher dans l'armée canadienne, pour devenir cuisinier par la suite. Simple soldat au début, il a monté en grade sans jamais avoir tenu un fusil en main, sauf pour aiguiser ses couteaux. Il en a vu bien d'autres. La confrontation ne lui fait pas peur. Il sait en imposer. Il sait quand et comment en imposer. Et il en impose dans le moment.

– Alors? redemande-t-il aux jeunes.

– C’é lés vieux. Sont devenus fous, répond l’un d’eux.

– Maudits vieux débris ! lance le Ténébreux, en dénonçant lui aussi les vieux. D’un ton provocateur.

Les vieux ont ressorti leur cuillère. Ils recommencent à taper de plus belle, toujours sur le même rythme.

Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! ...

Font encore un vacarme infernal.

Cook les apaise de la main. D’un ton autoritaire, sans réplique cette fois, il dit que tout le monde devrait se mêler de ses affaires. Ou mieux, ne pas se mêler des affaires des autres. " Mangez ! ordonne-t-il. Y a rien de mieux pour calmer les nerfs. "

C’est convaincant.

Surtout lorsqu'on a faim.

D’autant plus qu’ils sont tous là uniquement pour ça. Autant les jeunes et que les vieux.

C’est rassurant.

Surtout lorsqu'on a peur.

Un sentiment toujours présent quand on est libre.

Autant chez les jeunes que chez les vieux, malgré les apparences.

Plusse retourne dans son bureau. Soucieuse. Ce n’est pas la première fois qu'elle assiste à un tel comportement. Enfin, le calme étant revenu...

Cook retourne à ses couteaux.

À ses fourneaux.

Les bénéficiaires, jeunes et vieux, à leur ragoût.

À leurs ragots.

 

Chapitre 6

 

Fait de plus en plus mauvais !

Il est neuf heures !

Plusse quitte son travail. Sur le pas de la porte, elle ouvre son parapluie. L’entrouvre seulement puisqu’elle se le fait prendre des mains par le Ténébreux qui termine la manœuvre.

Il porte l’accessoire au-dessus de la tête de cette dernière puis rentre la sienne sous l’abri provisoire par la suite.

– Permettez? se décide-t-il à dire au bout d’un moment.

L’intonation ascendante sur la dernière syllabe aurait tendance à annoncer une question mais le ton général suggère plutôt une prise de possession. Une sorte de kidnapping de parapluie. Un parapluienapping, en d'autres termes.

En même temps, il se retourne et serre la main des autres venus le reconduire à la porte. Lui ne couchera pas à l’Auberge. C’est plus un début de bras de fer, à la façon motards, qu'une poignée de main. Ça produit un claquement sec, qui résonne sous la pluie. Il fait rapidement la tournée puis leur donne rendez-vous pour le lendemain.

Pas vraiment. Non, elle ne permet pas vraiment. Mais bon ! il est là. Il n’y a pas lieu d'en faire une tempête dans un verre d’eau. D’autant plus que pour ce qui est de l’eau, elle en a assez vu pour aujourd’hui. Pour la saison. Pour l’année. Pour la vie. Qu’est-ce qu’il veut, celui-là? C’est tout ce qu’elle veut savoir. Quoique... Bref...

Il le lui dit.

– Y pleut !

– Ah ! bon !Je savais pas ! répond-elle, sarcastique.

– Vous avez une auto. Vous pouvez me déposer, dit-il.

Toujours ce ton effronté qui commande. Il va aller se faire voir...

Et, tiens ! il la vouvoie maintenant. C’est nouveau, ça. Ça peut améliorer les relations sociales. En tout cas, ça facilite les pourparlers de paix en Bosnie, au Moyen-Orient ou, plus près d’eux, dans le Vieux-Montréal, pour l'heure.

– Vous serrez la main d’une drôle de façon, dit-elle pour éviter de répondre directement.

Elle regrette aussitôt sa remarque, sachant fort bien que ce genre de questions, de commentaires, ne respecte pas le fameux code de la rue.

" Niaiseuse " se dit-elle en elle-même, pour confirmer son appréhension.

" Niaiseuse " se dit-il en lui-même, pour confirmer son jugement.

Elle lui ouvre la porte de l’auto. Le fait monter. Lui prend le parapluie des mains. Se dirige vers son siège et s’installe au volant. Sans un mot.

Démarre aussitôt.

– On fait comme les motards, qu’il lui explique pour la poignée de main. Quand il y a quelqu’un alentours. Pour faire durs. Pour faire peur. Pour faire comme si on savait ce qu’on faisait. Autrement...

– Quand il n'y a personne...?

– Quand y a personne, on se gratte les couilles.

Plusse se retient. Pour ne pas rire.

– En France, pour se saluer, continue-t-il, ayant remarqué un léger accent étranger et probablement français chez cette dernière, on se fait la bise à qui mieux mieux. Et smoutch par ici et smoutch par là. Viens que j'te bise ici. Viens que j’te bise là. De vrais moumounes. Nous, on agit différemment. Nous...

– Vous...?

– Ben, on se gratte les couilles.

Là, elle admet. Elle a couru après. Elle rit.

Franchement.

Il est drôle, le Ténébreux.

Où va-t-il? Sait pas. Pas vraiment. Ça n’a pas d’importance. Il trouvera bien. Il a des amis qui seront disponibles plus tard dans la soirée en attendant...

– En attendant...?

" En attendant, je me gratte les couilles ", qu'il aimerait bien lui répondre. Mais il se retient. Il a d'autres projets en vue.

– Ben, en attendant, vous pouvez m’offrir un café. Je n’ai pas d’argent. Il pleut...

Bon ! il n’a pas d’argent. Bon ! il pleut. Ça, on le sait. Bon ! et puis pourquoi pas? Mais elle rentre directement chez elle. Bon ! elle l'amène. Il n’est pas dangereux, le Ténébreux. Ce n’est pas très risqué non plus puisque Lise, sa coloc, est à la maison avec la petite Colette qui a quatre ans. Il n’est tout de même pas pour assassiner trois personnes à la fois, simplement pour s’amuser, le Ténébreux. Tout de même, faut pas paranoïer ! Et franchement, pour tout dire, elle n’a pas peur de lui.

Pas du tout.

Peu s’en faut.

Capable de se défendre, la Plusse, si ça se présente.

Elle accepte. Sans pourtant le dire. Sans pourtant le formuler. Elle le sait. Il le sait.

Il demande à qui appartient l’auto. Pour faire diversion. Pour faire la conversation.

C’est à son chum. Qui est à Québec chez sa mère. Pour une semaine. Sa mère qui elle-même a une auto et qui la lui prête, lors de ses visites. Comme elle lui a prêté de l’argent pour acheter sa maison. Tiens ! pense-t-elle soudain, il revient quand déjà celui-là? Demain? Déjà? Le temps passe si vite... Il aurait pu revenir dans trois mois.

Ou dans trois ans.

Ou jamais.

– C’é un gay ton chum? qu’il demande, le Ténébreux.

Il est revenu au tutoiement. Mais là, la glace est brisée. Ça n’a plus d’importance. Elle préfère même. En continuant avec les " vous " gros comme le bras, il aurait fini par l’appeler " ma tante ", l’effronté. Vaut mieux éviter.

– Non ! Pourquoi?

– Ben, sa mère par-ci pour l'auto. Sa mère par-là pour la maison. C’est suspect, non?

" Un homosexuel latent ", déclare-t-il formel, sur ce ton sans réplique qui le distingue des autres. Comme si, quand il avait décidé quelque chose, quand il avait pris position, c’était définitif. Rien ne pouvait l’en dissuader. " Sa mère l’attend, poursuit-il, et lui il attend sa mère. Il attend aussi un gars pour remplir son trou de cul. Et sa mère attend un gars pour remplir le trou de cul de son trou de cul de fils. De toute façon, tous les gars qui sont propriétaires de Géo sont des homos ", conclut-il. Fin de la citation. Fin de la discussion aussi.

Conclusion rapide. Parce que, en fait, il ne le connaît pas, l'architecte. Il ne l’a jamais rencontré. Il ne sait donc pas de qui ni de quoi il parle au juste.

Mais elle ne veut pas le contredire. Elle ne veut pas s’engager sur le sujet. De plus, elle ne comprend pas très bien le rapport entre les autos et les orientations sexuelles. Encore un code qui lui échappe... Et, qui sait, peut-être trouverait-elle qu’il a raison. Sans aucune raison.

Ils descendent de l’auto sous la pluie.

À l’appui de son bras à lui. De nouveau réunis. Sous le parapluie.

Elle habite un deuxième. Les marches extérieures sont ruisselantes de pluie. Glissantes. Elle perd pied. Il la retient par un... par où il a pu l’agripper. Par où il a pu la retenir. Elle le sait. Il le sait. Elle ne peut pas l’accuser de profiter de la situation. C’est involontaire. Il n’a cherché qu’à la soutenir... par où il a pu. Par où on pouvait le plus facilement la retenir. Par un sein. Et il l'a retenu justement par un sein. Il ne s’est pas retenu. Enfin, oui. Un peu tout de même... Beaucoup même. Elle le sait. Il le sait. Qu’il l’a aussi caressée. Un peu. Rapidement. Furtivement. Il n’a pas pu se retenir. Ne s’est pas retenu. Qui aurait pu?

Enfin, ils entrent chez elle.

Lise, sa coloc, est là dans une pièce qui lui sert d’atelier. Avec la petite Colette qui sort du bain. Présentations rapides sans même dire les noms. C’est ma coloc. C’est un... un copain. Plusse donne des p’tits bisous à la p’tite et à la grande. Smoutch ! Smoutch ! Lise dit bonjour avec un regard gourmand, concupiscent, sans équivoque, en direction du Ténébreux. Qui regarde ou qui ne regarde pas. Sait pas. Difficile à dire. Il n’enlève jamais ses lunettes noires du nez. Même sous la pluie. Même le soir. Crisse de prétentieux !

Plusse a un sourire narquois en direction des deux.

Moquerie...?

Jalousie...?

Pas vraiment.

Une légère titillation passagère dans le fond du tiroir cœur, peut-être? C’est tout.

C’pas grave.

Lise explique qu’elle doit se rendre chez ses parents vers dix heures et qu’elle passera la nuit à la maison paternelle avec sa Colette.

Puis elle s’enferme dans l'atelier avec la petite.

Plusse explique au Ténébreux que Lise est peintre. Et qu’elle a confié la garde de la petite Colette à ses parents, vu qu'elle vit seule.

C’est mieux ainsi.

S’agit pas de commérages, faudrait pas penser. Non ! non !

Mais elle se sent obligé de justifier les raisons de l’arrangement.

Lise est diplômée à l’Université du Québec en histoire de l’art. C’est d’ailleurs à l’université qu’elles se sont rencontrées toutes les deux et qu’elles ont sympathisé.

Après de nombreuses années d’études, Lise en est venue à la conclusion que, l’histoire de l’art, c’est un domaine où il n’y a pas beaucoup d’histoire.

Y a bien une petite histoire. Une chronologie. Mais une chronologie, ce n’est pas une histoire proprement dite.

Dans l'histoire de l'art n’y a pas vraiment d’intrigue. Pas de prise de contrôle. Pas de guerre. Pas de dénouement.

Pas de roi déchu. Pas de reine de Saba, rien.

Pas d’histoire, quoi.

Alors, Lise a décidé d’en faire une. Une vraie histoire de l’art.

Lise a trouvé sa mission.

Elle est devenue artiste peintre. Dont la mission est de peindre le féminisme.

Toute une histoire !

Elle n’en " rédigera " que l’épitomé bien sûr.

En néo-impressionnisme. Avec prises de contrôle, intrigues, guerres évidemment. Dénouement et tout. Et, par-dessus tout, des vainqueures. Toujours des vainqueures.

Elle met beaucoup d’émotion dans ses œuvres. Un sentiment qu’on retrouve bien peu chez la plupart des artistes et pratiquement jamais chez tou(tes)s les crisses de barbu(e)s prétentieu(ses)x qui conceptualisent et qui gesticulent, mais qui n’ont rien à dire. N’ont rien à branler. Surtout les crisses de barbu(e)s prétentieu(ses)x. (Crisse(s) de prétentieu(ses)x étant l’expression favorite de Lise qui l’utilise à toute les sauces.)

Lise peint des femmes qui dominent les hommes. Elle peint des scènes érotiques où l’homme est placé sous sa partenaire, cette dernière le surmontant.

Toujours.

Et dans les yeux des personnages, la flamme, la révolte, la victoire, la domination, l'assujettissement, la superbe en haut. La peur, la défaite, la capitulation, la soumission, la faiblesse, la honte en bas.

Toujours.

Le post féminisme, dans sa tête à elle, ça n’existe pas. Et on peut compter sur elle, ce n’est pas demain la veille.

Lise fait beaucoup de recherche. Des recherches intensives. Exhaustives. Enfin, elle couche avec beaucoup de gars qui se retrouvent automatiquement sous elle. Et dans la même position, sur une toile le lendemain.

Ce ne sont pas des toiles à proprement parler. Ce sont plutôt des acrylique et pastels secs sur papier Arches. Lise a une grosse production. Elle prépare une exposition solo. Sa première.

Elle travaille beaucoup.

Et elle couche beaucoup. Avec beaucoup de gars différents.

Un gars, un acrylique et pastels secs sur papier Arches. Un autre gars, un autre acrylique et pastels secs sur papier Arches.

Et ainsi de suite...

Une grosse production. Qui passera à l’histoire. À l’histoire de l’art.

L’art salé.

Mais ce n’est pas très sain pour l’éducation d’une petite fille de quatre ans. Les parents, par définition, ont le devoir d’initier très tôt leur progéniture à l’art et à la Culture avec un grand c. Mais faut tout de même pas exagérer...

Ses œuvres sont... comment dire? Correctes. Non. C’est beau. C’est même très beau. D’une construction... juste. C’est le moins qu’on puisse dire. Et il faut regarder attentivement pour comprendre, si on ne sait pas de quoi elle parle. Et pour finalement apprécier à sa juste valeur. Ce sont des œuvres... ésotériques.

En tout cas, ce sont des œuvres qui portent à réfléchir. À quoi? Sait pas. C’est d’ailleurs pour ça que ça porte à réfléchir.

Lise en expose deux actuellement dans la chambre de Plusse, en attendant de les vendre.

En fait, elle espère intéresser le Jacques à Plusse, plus précisément. Qui est architecte. Qui doit connaître l’art. Qui peut faire des suggestions à ses clients. Mais qui insiste pour coucher avec Lise avant. Pour comprendre la profondeur, la sincérité de l’artiste. Qui ne veut rien savoir de lui. Mais qui n’a rien révélé à Plusse de cette exigence. Pour ne pas la blesser. Pour ne pas lui dévoiler que son Jacques, c’est un crisse de prétentieux. Qui n’a rien, mais absolument rien à foutre des acrylique et pastels secs sur papier Arches de Lise qui sont des croûtes. Qui l’a dit à Plusse. Qui n’a, par ailleurs, rien dit à Lise. Pour ne pas la blesser.

La petite Colette sort de l’atelier et s’amène en courant se jeter dans les bras de Plusse qui l’aime bien.

Plusse demande au Ténébreux de s’en occuper pendant qu’elle passe à la cuisine adjacente préparer du café et des sandwiches, avec entrée de sardines en sauce soya et tout. Plusse a faim. Le Ténébreux aussi. Il n’a pas mangé à l’Auberge. Les vieux fous lui ont coupé l’appétit net avec leur ramdam du midi. Le soir, il s’en souvenait encore avec la nausée. Plusse, elle, ne mange jamais à L’Auberge.

Jamais !

C’est une question de principe. On ne mange pas sur un lieu de travail. Parce que l’employeur en profite toujours pour faire sentir que c’est lui qui paye le lunch avec le salaire qu'il verse. Et que si ce n'était de lui... Enfin, passons...

– Ben, qu’est-ce que tu veux que j’fasse? J’connais pas ça, moi, les enfants.

– Demande-lui. Elle va te le dire, suggère Plusse, en poussant l’enfant timide mais curieuse. Comme tous les enfants du monde.

La petite sourit. Elle sent bon.

– Comment tu t’appelles? lui demande-t-il, en la chatouillant délicatement au nombril, sur son petit pyjama blanc avec plein de lapins roses imprimés dessus.

– Coco ! répond la petite Coco. Toi, comment tu t’appelles? demande-t-elle à son tour.

– Rocco ! qu’il dit. Assez fort pour que l’autre, la sceptique, l’entende dans la cuisine.

– C’est comme Coco, constate la Coco.

– Les deux ensemble, on fait Cocorocco, plaisante le Ténébreux. C’est le cri du jus de carottes quand il se lève le matin pour réveiller les lapins, qu’il lui dit en taquinant les petits lapins sur le pyjama : " Cocorocco ! Cocorocco ! "

La petite le gratifie d’un large sourire où il manque évidemment une dent. La principale. La dent d’en avant. Elle est cute comme toutes les petites filles en pyjama qui sortent du bain.

Elle fait : " Cocorocco ! Cocorocco ! " en écho puis, toujours timide, se fourre sans détour le doigt dans le nez. Children will be children...

– Mets pas tes doigts dans ton nez. C'est pas beau, qu'il lui dit. T’é ben belle dans tes lapins roses?

– J’ai pris mon bain, gazouille la petite, obéissante. J’ai mis mon pydjin. C’é un cadeau de ma Tante Luce.

– Y sent bon ton pydjin. T’as pris ton bain avec ton pydjin?

– Noooooon ! On prend pas son bain avec son pydjin. On le met après, répond la fillette, en zézayant et en tortillant le pyjama. Raconte-moi une histoire, demande-t-elle, racoleuse comme tous les enfants.

– C’é un hang up chez vous, les histoires, répond l’autre, sans que son sarcasme touche la petite. J’suis tout de même pas pour te raconter l’histoire de ma vie, ajoute-t-il, toujours assez fort pour que la sandwicherie ne manque rien à la conversation. Y en a qui s’arracheraient les oreilles, insiste-t-il, pour soutenir l’intérêt nella cucina. Bon ! finit-il par céder, j’vais te raconter l’histoire du prince charmant. Viens t’asseoir ici, à côté de moi, sur le divan.

Coco s’assoit, se love tout près de lui.

– Voici l’histoire du prince charmant, commence-t-il, en s’assurant toujours de la curiosité de la préposée au café et autres provisions, qu'il peut apercevoir du coin de l'œil. Il ajuste son langage et sa voix pour imiter celui des narrateurs d’histoires d’enfants à la radio ou à la télévision. Il était une fois, il y a très longtemps, dit-il, 10 ou 11 ans peut-être, un prince charmant... qui... qui... s’était trompé d’histoire. Voilà ! Il s’était carrément trompé d’histoire. Le prince croyait, n’est-ce pas, dans sa naïveté de jeune adolescent, n'est-ce pas, qu’on devait lui fournir un beau cheval blanc pour partir à l’aventure au grand galop, vers de belles contrées inconnues. On devait aussi lui donner beaucoup d’argent pour subvenir à ses besoins. Tout ce qu’il avait à faire en retour, c’était de charmer les belles dames et les petites filles en pydjin et ainsi vivre heureux jusqu’à la fin de ses jours, sans souci ni obligation d’aucune sorte.

Mais il s'était royalement trompé.

Quelle erreur ! Quelle horreur ! Ce n’était pas ça du tout. Il devait charmer bien sûr. Mais pas des belles dames et des petites filles en pydjin. Il devait charmer... des serpents. Il n’était pas prince charmant mais charmeur de serpents. Son manager avait oublié de lui préciser cette partie importante du contrat. Comme il ne connaissait rien aux serpents, il se fit piquer tellement de fois par toutes sortes de langues fourchues qu’il dut quitter son emploi. C’était devenu une question de vie ou de mort, n’est-ce pas? Il se retrouva bénéficiaire du Bien-être social, puis itinérant, puis bénéficiaire de la Ville de Montréal. J’ai bien dit de la Ville avec un v majuscule et deux l, n’est-ce pas?

Il a lancé cette dernière phrase en più forte. Pour être bien sûr de se faire comprendre de la présidente de la FINE – la Foire internationale des nounounes – qui fricote dans l'autre pièce. Ben fine mais un peu nounoune sur les bords, non, la bambola là-bas.

– Elle est à double sens ton histoire, répond l'autre. C’est pas une histoire pour enfants, ça. Tu vas lui faire peur, commente la sardinerie. Qui n’en finit plus de construire des sandwiches à quatre-vingt-dix étages. Et de remplir des centaines de milliers de barils de café pour deux personnes. Quoi, merde ! On part pas en expédition à ce qu’on sache...

– Tu l’as aimé, toi, mon histoire? demande le Ténébreux à toutes les petites filles de la terre.

– Ouiiiiii ! dit la pydjin, pour contredire la cafetière.

– Raconte-moi z-en une autre, tu veux?

Il veut. Il veut bien. Il voudrait surtout que l’autre tartelette au fromage se grouille un peu le cul...

– Oyez ! Oyez ! Voici la légende du légendaire El Dodo, une comptine tirée du folklore colombien, qu’il dit, toujours assez fort pour piquer la curiosité autant de toutes les petites filles du monde que de tous les bols à café du monde.

– C’est quoi une comptine? demande la pydjin.

– C’est un petit conte pour les petits enfants qui apprennent à compter. Ça marche comme ça. Je t’envoie un compte pour divertissement et tu le payes.

– J’ai pas d’argent, dit la petite avec un sourire, en tortillant le pyjama de plus belle, de nouveau gênée.

– J’te fais crédit. De toute façon, c’est un compte à dormir debout, (il la regarde) à dormir... assis, aussi.

Il raconte.

– Il était une fois, dans un barrio charmant et tranquille du sud de la Colombie...

– C’est où la Colombie?

– Ça n’a pas d’importance. Mais pour l’histoire, disons que c’est un beau pays, un pays de rêve, de soleil, de mer, en Amérique du Sud. Bon, on recommence. Tu m’écoutes?

– Oui !

– Tu poses plus de questions?

– Non !

– Veux-tu un verre de lait?

– Non ! Pourquoi?

–Tiens, j’pensais que tu posais plus de questions?

La petite sourit, faussement honteuse.

– Il était une fois, donc, en Colombie, un beau pays d’Amérique latine plein de fleurs, de mers, de soleil et de beaux rêves, un voleur de grands chemins surnommé El Dodo. Aussi rusé qu'imprévisible, le grand El Dodo frappait partout, surtout en bordure des grands chemins, parce que, comme je l’ai dit, c’était un voleur de grands chemins. Il détroussait ses victimes sans vergogne...

" sans honte ", précise-t-il, pour éviter la question.

...et sans aucun remords. Son crime le plus spectaculaire, il le perpétrait dans des banques. Sa méthode de travail était d’une simplicité remarquable. Au moment de pénétrer dans un établissement, El Dodo se mettait à bâiller aux corneilles, ce qui avait pour effet contagieux de plonger automatiquement les caissiers, les bailleurs de fond, les gardiens et toute la clientèle dans un profond sommeil. Le tour était joué. El Dodo vidait promptement les poches de tous les dormeurs, sans oublier les coffres de la banque. Puis, doucement, sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller personne, il partait sans demander son reste, vu qu’il ne restait plus rien...

La petite se met alors à bâiller.

... et, chaque fois que l'on prétendait l'arrêter, il utilisait le même stratagème pour endormir les soupçons et obliger les policiers à ses trousses à fermer les yeux sur son comportement illégal.

" Bahhhhhhh ! " ajoute-t-il, pour faire une démonstration tangible du système infaillible du voleur.

Et ça marche. La petite ferme les yeux et n'est pas loin de s'assoupir.

Un jour cependant, alors qu'il ne s'y attendait guère, un gardien de sécurité résista à ses bâillements. Le matin même en effet, celui-ci avait bu un café à son petit déjeuner. Et le café l'empêcha de s'endormir. Ayant mis la main au collet du fieffé voleur, il invita toute la population à boire le bon café de Colombie pour contrer définitivement les agissements du fameux El Dodo et de ses émules. Ainsi, du jour au lendemain, cette bonne habitude prit de telles proportions qu’elle se propagea rapidement à travers le monde. C'est lui, Juan Valdez, qu’on voit à la télévision dans les publicités qui vantent le goût unique du café de Colombie. El café que el conocedor prefiere. Avec son âne et ses sacs de café, il se promène dans toutes les bonnes épiceries et les bons restaurants du monde entier. C’est une belle histoire, non?

– Ouiiiiiiiaaahhhh ! répond la petite à moitié endormie. Pi El Dodo, lui? Qu’est-ce qu’il est devenu, aaaaahhhEl Dodo? demande-t-elle, dans un bâillement sonore.

– Ben ! El Dodo, heu !... El Dodo... ben, il a été condamné à la chaise... berçante... heu !... jusqu'à son dernier dodo.

" Con ! " a fait la tourtière dans la cuisine.

Lise sort à son tour de l’atelier. Elle vient chercher la petite au moment où la percolateure s’amène avec son plateau de service plein de goodies qu’elle dépose sur une petite table... à café.

Il y a des sardines en sauces soya, des sandwiches au jambon avec de l’Authentic Hot Dijon Mustard et du café. Il y a aussi une bouteille de vin blanc frais et deux verres.

Plusse allume quelques chandelles pour donner un éclairage d’appoint. (Ça pue et c’est dangereux ce genre d’éclairage qui n’attend qu’un peu d’inattention pour foutre le feu partout. Qui constitue un feu " en devenir ", pense le Ténébreux.) Puis elle ouvre la radio. Un poste communautaire. CIBL-FM, 101,5 au cadran. Elle s’assoit sur le divan.

Loin du Ténébreux. Mais sur le divan quand même.

Faut dire qu’il n’y a pas d’autre meuble. Il y a bien une armoire, une lampe halogène, plein d’acrylique et pastels secs sur papier Arches sur les murs et une petite table à café. Mais cette dernière est déjà for occupée par le plateau. Peut vraiment pas s’asseoir ailleurs que sur le divan.

C’est cosy. Sûr.

Mais ça manque de sofas. Faudra y penser à la prochaine paye.

Plusse débouche le vin et remplit les verres.

Lise dit qu’elle ne les dérangera pas plus longtemps. Qu’elle s’en va avec sa Coco. Chez sa mère (elle dit chez la grand-mère). Qu’elle s’excuse pour le dérangement. Qu’elle s’excuse pour la petite. Qu’elle s’excuse pour tout.

Plusse dit qu’elle ne les dérange pas. Qu’elle l’aime bien la petite et qu’elle peut prendre un verre de vin avec eux si elle veut. Lise bien sûr, pas la petite. " Veux-tu un verre de lait, Coco? " demande-t-elle. " Prends un ballon dans l’armoire, " dit-elle à Lise.

Le Ténébreux, lui, ne dit rien. Ce n’est pas d’un verre de lait qu’elle a besoin, la petite salope, mais d’un Kleenex, vu qu’elle a encore le doigt dans le nez. Et ce n’est pas d’un verre de vin mais d’un vibrateur qu’elle a besoin, la grande salope, qui le déguste encore des yeux.

Mais, il continue de ne rien dire.

Absolument rien.

Rien de rien.

Enfin, il demeure muet, quoi.

Coi, si l’on peut dire.

Peut-être est-il mort. Enfin, on n’entend absolument rien de ce côté-là.

Un vrai tombeau.

Et Lise s’en va.

Avec la petite toujours en pydjin, somnolente, qu’elle emmitoufle dans un immense châle de laine par-dessus lequel elle jette un imper jaune. Assez jaune pour faire peur à un pompier.

Sans verre de lait.

Sans verre de vin.

Sans acrylique et pastels secs sur papier Arches avec un grand crisse de prétentieux. Qui ne comprend rien à l’art de tout façon.

Chez la grand-mère.

 

Chapitre 7

 

Fait bon !

– Tu devrais écrire des livres pour enfants, dit Plusse. Tu as du talent.

– C'est un de mes projets, écrire, répond-il.

Il est plein de projets, le Ténébreux. Il veut voyager. Partir. En affaires. Ouvrir un restaurant. Un bar. Une taverne. Faire de la musique rave (de la musique de chanvre). Écrire des chansons pour des vedettes. Plein de projets. C’est un principe avec les projets. Il en faut beaucoup.

Pour avoir la chance que l’un d’eux se réalise.

Faut dire que la moyenne d’aboutissement de ses projets est de l’ordre de .0001%. Alors, autant en travailler 150 en même temps. La déception est moins forte quand rien ne marche, vu qu’il lui en reste encore 149 autres en chantier.

Et un jour, sans qu’on s’y attende, paf ! il y en a un qui verra le jour.

Y a des gens qui se réveilleront. Qui comprendront enfin son génie.

Ensuite, il ne lui restera plus qu’à se suicider pour passer à la légende. Comme Kurt Cobain. Il deviendra lui aussi une étoile filante et paumée. Au firmament de la disgrâce éternelle, certes ! mais de la notoriété publique aussi.

Au chapitre du suicide, c’est lui qui décidera. Le quand, le comment et le pourquoi, ça ne regarde que lui. Et personne d'autre que lui. C'est à lui que revient le dernier mot. C'est lui Dieu en ce domaine. Et il n'a de compte à rendre à personne. S’il se tue, qu'on essaie donc de lui prouver – à lui – que quelqu'un d'autre quelque part continue d’exister? Alors hein !

Justement à la radio, ti-Kurt chante I hate myself and I wanna die. Quelle coïncidence non? qu’on doit au choix musical de CIBL-FM.

Avant son suicide cependant, il aimerait bien, si possible, baiser Claudia Schiffer, Lady Di ou Mitsou. Whichever des trois witches comes first. Pas d'importance... Pour lui, ce n’est pas une question de beauté ou de fantasme sexuel, mais il " mérite " de tremper son biscuit dans quelque chose de connu. Pour la postérité. Pour l’expérience de la chose. Pour dire que, bon ! il a baisé une telle ou l’autre telle.

Pour Claudia Schiffer cependant, ça ne le dérangerait pas d’attendre trois ou quatre jours après sa mort pour se la faire. Question de la laisser faisander un peu. Lui donner du goût là où ça compte. Entre les deux jambes. Pour qu’elle livre toute sa saveur. Nature, la Claudia, elle doit manquer de torque, comme on dit. Elle doit friser l’insipide. Elle doit goûter le verre d’eau.

Mais ce n'est pas une conversation à tenir à une fille qu'on vient tout juste de rencontrer. Alors il se la ferme.

– Tu la trouves sympathique, Lise? demande Plusse, en servant le vin et en commençant à grignoter.

– Ouiiiiii ! dit le Ténébreux, sur le même ton que la petite cochonne de tout à l'heure.

– Je l’aime bien, dit Plusse, sans rire et sans relever le sarcasme. J’aime ce qu’elle fait. C’est une artiste très sensible. Mais le défilé des amants tourmentés, ça j’m’en passerais bien.

–T’es forcée de les rencontrer? Elle te les présente?

– Quelquefois. Mais c’est déjà trop. Et il y en a qui s’éternisent. Dans ce temps-là, elle enfile un t-shirt où c’est écrit en gros caractères Non merci, je ne déjeune pas ! Et elle se pavane devant eux. Ils finissent par comprendre le message. Si tu veux le voir, t’as qu’à prendre rendez-vous avec elle, ajoute Miss Persifleuse, mieux connue sous le nom de Miss Trop-Loin-su’l-Divan qui, pour l’instant, fait fi de sa ligne puisqu’elle passe à l’attaque de son deuxième sandwich.

– Comment t’as fait pour finir dans la rue? demande-t-elle pour meubler la conversation. Une autre de ses questions stupides qui ne mènent à rien. Qui ne méritent même pas de réponse. Qu’elle regrette déjà.

– J’ai pas fini, je commence, répond l’autre, condescendant, en évitant de narguer la blanche colombe.

Perspicace, il sait qu’un peu de pathos peut le mener loin dans les circonstances. Alors il beurre la tartine. Épais. Il raconte une jeunesse triste et solitaire à la campagne. Son mélodrame atteint l’apothéose au moment même où Charles Aznavour entonne La Mama à la radio. Très à propos comme choix musical, CIBL-FM, non? Il n’en demandait pas tant. Mais, bon ! merci CIBL ! Merci Charles !

Des Italiens, ses parents. Installés depuis plus d’une trentaine d’années dans un petit village de Beauce où il est né. Lui-même n’a jamais connu l’Italie. Se l’est fait souvent – trop souvent – raconter par une mère apitoyée sur ses malheurs d’immigrantes. Un père manœuvre sur une ferme. Il était extraordinaire quand il était sobre, son père. Mais, quand il partait sur la galère, quand il s’ennuyait de son Italie natale, tout le village partait sur la galère avec lui. Ça pouvait durer une semaine entière. Souvent deux. Quand c’était fini, quand il n’en pouvait plus, il rentrait à la maison, s’excusait et redevenait l’homme chaleureux qu’il était au fond.

Pour ce qui est de sa mère, elle n’a jamais réussi à oublier sua famiglia abandonnée dans le sud della sua Italia. Lentement, elle avait sombré dans une neurasthénie chronique dont la mort l’avait délivrée. Sortez vos mouchoirs...

Pauvres aussi ses parents. Tellement pôôôôôôôvres que la petite famille a souvent dû se nourrir de soupe à la cuillère. C’est le nom qu'il donnait au bouillon que confectionnait sa mère quand elle manquait de provisions aux fins de mois. Dans ces cas de force majeure, elle faisait bouillir les cuillères de bois utilisées pour faire la cuisine et qu’elle évitait toujours de laver. Quand le consommé réussissait à prendre un semblant de couleur, elle le servait avec des toasts généralement sans beurre. Dans les jours plus fastes, elle rajoutait un oignon, quelques macaronis et de la farine pour donner plus de consistance à la préparation. On comprend qu’il faille y aller avec le dos de la cuillère, aujourd’hui, pour lui parler de soupe instantanée...

Aujourd’hui aussi, il déjeune tous les matins, ironise-t-il, au profit de la Sainte-Jalouse-de-sa-Coloc, mère des toiles de cul, des cafetières filtre en Pyrex, des sardines en sauce soya et des sandwiches tomate-jambon-tomate, salade, moutarde, avec des pickles en guise de condiments.

Patronne des napkins aussi, peut-être?

En espérant, en priant merde ! pour qu’elle ne soit pas en plus protectrice de la gomme à mâcher Trident, sans sucre, qui ne colle pas aux gencives.

Il s’offre un second verre de vin, plein à ras bord. Elle, un petit peu. Juste un petit peu. Pour rafraîchir. Elle n’a pas encore terminé le premier.

– C’est du vin de dépanneur, constate le Ténébreux.

– Oui, dit Plusse qui s’excuse. Elle travaille trop. Elle n’a pas eu le temps de s’approvisionner à la Société des alcools. Et, bon, s’il n’en veut pas...

– Non, non ! Ça ne fait rien. Ça ira !

Ils trinquent.

Le Ténébreux a soif. Il boit vite. Il se ressert. Il boira jusqu’à la lie, s’il le faut. Ce qui ne devrait pas présenter de complications parce que, avec les vins de dépanneur, la lie, c’est directement sous le bouchon qu’on la trouve.

Et il commence déjà à en sentir les effets.

Les effets de la lie. Oh ! la ! la ! la lie !

Pourquoi travaille-t-elle comme assistante sociale? Pourquoi travaille-t-elle à l’Auberge? Pourquoi s’occupe-t-elle de restants de trous de cul de société comme les vieux dégueulasses qu’il a vus? Pourquoi ne cherche-t-elle pas un travail plus valorisant? Moins déprimant? Elle qui a plein de talent et plein de grosses... de belles qualités s’informe-t-il, en lorgnant son hôtesse en haut de la ceinture.

Ben, il en faut des gens comme elle. On ne peut pas tous vouloir les mêmes choses dans la vie. Le résultat à tout prix. Le succès comme on en parle dans les journaux et les magazines de mode. On ne peut pas tous se satisfaire de la pensée positive à la Jojo Savard. Son travail humanitaire, elle l’a choisi en connaissances cause. À la suite d’études qu’elle a réussies. Elle n’a rien d’une Mère Teresa, Plusse. (Physiquement, c’est indiscutable, pense le Ténébreux. Elle est plus grande et surtout plus... volumineuse à certains endroits. Pour les goûts vestimentaires, là, d'accord, il y a des ressemblances.) Et son intervention sociale la valorise pour le moment. Elle apporte un soulagement aux nécessiteux qui dépendent d’elle. Plus tard, elle verra. Plus tard, elle fera le bilan. Pour l’instant, c’est vrai, c’est plutôt déprimant. Mais elle est jeune et elle gagne un salaire. Pas un bon salaire, non ! Mais un salaire tout de même. Qui lui permet de s’offrir des petites gâteries et qui l’aident à supporter les moments plus difficiles.

Avec les seins qu’elle promène sous sa robe de Carmélite bleu marine, elle peut bien se mettre à parler intelligemment ou à réciter le catéchisme de la parfaite petite bourgeoise altruiste si ça l’amuse. Ça ne changera pas d’un iota la concentration du Ténébreux, qui entame allègrement son quatrième ou cinquième verre de lie. Sait pas. Ne compte pas. Et qui a pogné le fix. On devine où.

– J’économise de l’argent, dit-elle. Je veux prendre des vacances. L’hiver prochain. Début février. Dans six mois, tout au plus. J’ai besoin de me reposer. Trop de stress. Je veux aller dans le sud. À la chaleur. Me faire bronzer au soleil, sur une plage de sable blanc. Sous les palmiers. Faire de la plongée sous-marine. Dans les Antilles françaises, précise-t-elle. Je veux respirer l’air salin, le varech, tout. Boire des ti-punchs les pieds dans l’eau. Deux ou trois semaines, je ne sais pas. Ça dépend de l’argent que je pourrai économiser d’ici là.

Lui, le Ténébreux, c’est dans les gentilles Françaises qu’il veut les passer ses vacances. Plus précisément dans celle-ci, avec son petit double menton excitant. Pas taleûre. Pas dans six mois. À swère. Tusuite. Au plus tard, dans les six minutes qui suivent. Il a beaucoup travaillé ces temps-ci. Depuis trois quarts d’heure au moins qu’il écoute les élucubrations de deux illuminées et demie; qu'il raconte des histoires à l’une, à la mi-l'une et à l’autre pleine lune; qu’il boit du gros punch plus ou moins frelaté et qu’il bouffe des sandwiches, le petit doigt en l’air, en s’essuyant le bord des lèvres avec un napkin pour faire snob. Faut se mettre à sa place. C’est stressant, ça. Il a besoin de vacances, lui aussi. À la chaleur. Il a besoin de se faire bronzer lui aussi. De se faire brûler la peau par deux gros soleils radieux. Radiaux. Il a besoin de se vautrer sur une plage de sable blond et de palmiers froufroutants, au sud des deux gros soleils. Il a besoin de respirer son air salin à elle. Son varech. Tout. D’ailleurs, pour la plongée sous-marine, il a déjà ses goggles sur le nez. Alors, hein ! Par ici le ti-pwésson.

Comme les Japonais, il les déguste vivants, les ti-pwéssons.

Frétillants.

Arigato !

Par principe, il ne suce jamais les féministes ni celles qui portent un casque pour faire du vélo.

Pour les punir. De quoi? Sait pas. Pas d'importance.

Les féministes et les porteuses de casque de vélo ne perdent peut-être rien à sa grève discriminatoire, allez savoir. Mais comme tout est question d’appréciation...

Tout compte fait, il ne suce plus souvent depuis un certain temps.

Pour être franc, ça fait même très longtemps qu’il n’a pas sucé. Il songeait justement à ce petit problème la semaine dernière à l’ancienne manufacture, en s’attaquant à une tranche de pizza Domino’s Family Special, livraison en 30 minutes ou moins, sinon vous ne payez rien. D’ailleurs, il ne voulait pas payer parce que, prétendait-il montre en main, le livreur n’avait pas effectué la livraison dans le temps requis. Il a finalement réglé pour éviter une confrontation avec la police et la mafia italienne. Ce qui, de toute évidence, l’aurait forcé à manger froid.

Aujourd’hui, c’est peut-être son jour de chance. Qui sait? Le jour béni où il pourra mettre enfin un frein à son jeûne obsédant. En effet, la tarte d’à côté n’a rien d'une féministe. Et pour ce qui est du vélo, ça a tout l’air d’être la dernière de ses préoccupations. Alors...

Mais c’est loin, les gentilles Françaises. Très loin. C’est à l’autre bout du monde. C’est à l’autre bout du trop grand divan kitsch à trois places en velours côtelé vert. C’est là-bas, là-bas. Très loin. À quelque deux mille kilomètres environ. À vue de nez, bien entendu. En tournant à gauche, derrière la bouteille de vin.

On peut obtenir des cartes géographiques très détaillées chez n’importe quel adolescent en santé qui, contrairement à lui, n’a pas trop bu.

Et s’il ne se décide pas à entreprendre le voyage dès maintenant, il risque de perdre son ticket.

Il risque de perdre son bagage.

Il risque de perdre son bagou.

Soûl en plus, il risque la catastrophe.

L’écrasement pur et simple du Boeing 767 gros porteur qu’il a entre les jambes.

Le crash.

Le non-d&ea